Journal de bord - Reconnaissance Amazonie pour Le Petit Futé
PAR NICOLAS BLANQUET, NOVEMBRE 2002
Lundi 18 novembre : Guayaramerin, frontière boliviana-brésilienne.
J’ai pourtant mis le réveil de bonne heure. D’après mon chauffeur de taxi-moto de la veille, Marcelo, le départ quotidien pour Cachuela Esperanza est aux alentours de 8h du matin. Mais bon, j’étais tellement bien dans mon lit, au frais, bercé par le bruit de l’air conditionné, je me suis dit :
“ Bah ! Je vais rester encore un peu, ensuite je vais me prendre un petit déjeuner tranquille au bord de la piscine, il sera alors temps de trouver ce bus ; en Bolivie, on est rarement en retard...”
A 8h00, mon cher Marcelo avait du penser la même chose que moi car il n’était toujours pas devant l’hôtel, alors que je prenais tranquillement un jus d’ananas au bord de la piscine. Y avait une chance sur deux qu’il vienne non ? A 8h20, je quitte l’hôtel, finalement, sur une autre moto.
La "parada Cachuela Esperanza" n’a rien d’un terminal de bus. C’est en réalité une bicoque en bois au milieu d’une ruelle, sans aucune indication de destination. Faut connaître... Dès mon arrivée, un gars bien en forme pour l’heure matinale, me demande si je me rends à Cachuela Esperanza. Ben oui pardi ! Départ dans 5 minutes, me dit-il, dès qu’un quatrième passager aura apparu.
Comme quoi, on arrive toujours à temps en Bolivie. Celui qui mourra de stress, ici, n’est pas encore né. Mon chauffeur de la journée a l’air bien marrant. Physique à la Joe Pesci, la même grande gueule mais en espagnol. En moins méchant aussi, bien sur. Il est le seul du coin à effectuer la liaison quotidienne avec Cachuela Esperanza. Pas de concurrence mais peu de clients. Et son engin peut transporter jusqu’à 4 personnes. Son engin, c’est une Fiat mil Uno, de couleur noire et des kms au compteur. Franchement, j’en ai déjà vu des trucs pourris, mais là, le bolide prend la première place des épaves avec le bus de San Borja (plus loin dans le texte). Pour ouvrir les portières, on ne peut le faire que de l’intérieur, à l’aide d’une ficelle reliée. Les pneus, ben vous pensez, ils sont lisses. Le coffre est original. Je l’ouvre moi-même pour y déposer mon sac à dos (vu la place à l’intérieur du bordel et la chaleur, à 4 passagers et le chauffeur, on va crever !), et le chauffeur s’empresse d’installer, fièrement, un long morceau de bois destiné au maintien du coffre. Et ça tient.
C’est parti, 50 kms de piste pour rejoindre le cœur historique de l’empire Suarez.
Nulle part ailleurs, on peut imaginer de tels engins sur la route. Et finalement, ça marche ! L’essentiel tourne, et l’essentiel c’est le moteur et le lecteur cassette, encore neuf et brillant d’être souvent cajolé. Il dénote avec le reste. Volume au maximum ! Et notre chauffeur, qui s’appelle Carmelo, alias Joe Pesci, est un tout bon. Il parle sans arrêt et ses sujets de conversation sont inépuisables. Musique mexicaine dans la salsa mobile, “los grandes clasicos de Mexico, los Mariachis".
Je me souviens de quelques « perles » de l’ami Carmelo :
"Moi, je vous le dis, je sais vivre ! Je mange, je bois avec les copains, et après, je tire" (il y a tout de même une femme dans la voiture).
Amoureux de la vie, c’est ausssi un amoureux de la musique mexicaine et tel le Grand Penseur :
"Un homme qui aime la musique... s’il écoute ça…”, expression solennelle sur le visage, “ il est obligé d’être heureux toute la journée...".
Vous m’avez compris, l’ambiance est toujours au rendez-vous dans le régulier Guayara-Cachuela.
La piste, poussiéreuse, est bonne. Longues lignes droites vers le nord et peu de trafic. Du moins, de voiture car pour le reste, cette zone frontalière pullule de trafics divers, louables ou inavouables.
Les paysages passent de la pampa à de la forêt vierge au moment ou mes voisins entament le sujet politique. Ou de corruption. C’est la même chose en Bolivie. Avant de passer, pour terminer, aux récits des combats de coq de dimanche dernier. En fait, l’ami Carmelo dirige les débats mais aussi l’arène dominicale des paris de combats de coqs. Il m’invite pour le prochain dimanche, mais bon, je ne vais quand même pas rester une semaine de plus pour ça. Dommage cependant, car j’aimerais bien voir l’ambiance. Parait que les paris montent jusqu’à 100 $us dans une ambiance surchauffée par une centaine de parieurs. Une vraie profession qu’éleveur de coqs de combat. Vitamines, protéines, hormones :
Et comme dirait l’ami Carmelo, plein de bon sens :
"Te das cuenta", à chaque phrase c’est une tape sur l’épaule et un "te das cuenta " (tu te rends compte), “un coq, ça te coûte plus cher que d’entretenir une femme, voir deux !".
Après deux heures de trajet, nous voilà rendus au village de Cachuela Esperanza qui tient son nom des rapides tout proches. Le site est paradisiaque, en lisière du Rio Beni qui poursuit son chemin vers l’Atlantique. A cet endroit, il doit bien faire 300 mètres de largeur.
Finalement, je propose au bouillant Carmelo de me servir de guide pour quelques heures. Le site a l’air assez réduit et vu que le farfelu compte retourner vers Guayaramerin très rapidement, je risque de me retrouver coincé dans le bled pour la nuit. Et il y a une fête "rustica", comme il dit, l’après midi à Guayaramerin, vu que c’est jour férié, fête du Beni… j’imagine bien la bonne fête de pochetrons. Il parait que les mecs se provoquent pour des bagarres de prestige. Et comme il dit :
“Je ne connais pas un plus grand putero que Guayaramerin dans tout le Beni ! Même les filles du Brésil viennent bosser ici ". La grande classe Carmelo…
Pour résumer, j’ai plutôt intérêt à rentrer avec lui, car je vois mal l’énergumène reprendre la route après quelques « singanis » (alcool bolivien). Je lui propose donc de l’embaucher comme guide pour quelques heures avant de rentrer avec lui à Guayara. Il saute de son véhicule, style Joe Pesci, très alléché par la proposition :
" Ecoute… ici, je connais TOUT, je sais tout. D’ailleurs, je suis responsable de la zone pour.., élu de…etc..."
Erreur. J’aurais du le payer simplement pour qu’il m’attende et me conduise à travers le village. Il me fatigue. Rapidement, je me retrouve à une table avec un gars du coin, qui en sait beaucoup plus et qui ne baratine pas sans arrêt. Carmelo est bon pour dire "je sais tout, je vais tout t’expliquer, je suis untel etc..." mais au moment de passer à des réponses concrètes, il reste vague. Il ne sait pas grand chose au fond.
Le gars de la plage, avec qui je suis attablé, est bien plus intéressant. Il me raconte ce qu’il sait de l’histoire Suarez. Ici, c’était un saint, un homme comme on n’en verra plus. Bien sur, c’était un homme riche, très riche mais qui sut développer la région. Il créa un hôpital, une école, une église, un théâtre ! Et même une petite voie ferrée pour transporter sa production de goma (caoutchouc) sur quelques kms à peine. La plus courte voie ferrée du monde ?
Et ce, au début du 20ème siècle ! Incroyable non ?
Vous imaginez, dans les années 30, cet homme, qui partait de rien, débarquait dans ce trou du cul du monde qu’était Cachuela Esperanza et édifia, pierre après pierre, un véritable empire, grand comme une bonne partie de la France. Les gens l’aimaient et le respectaient. Grâce à lui, la population locale de cette époque eut accès non seulement à des soins médicaux, mais aussi à une éducation de qualité, à des emplois, et un accès à la culture via le théâtre. Ses descendants ne surent pas gérer leurs querelles internes et la révolution bolivienne de 1952 mis définitivement fin à l’empire de la casa Suarez. Entre temps, les locaux, les policiers, et finalement toute la population saccagèrent les lieux pour y dérober tout semblant de richesse.
Aujourd’hui, il ne reste plus grand chose mais suffisamment encore pour s’imaginer ce que fut ce village il y à peine 60 ans. Plusieurs bâtiments sont encore en très bon état : le théâtre, l’église, des dépôts qui maintenant servent à loger les habitants, l’école (toujours en service) et les ruines du petit-fils Napoléon Suarez. Quelle bâtisse ! La visite m’a vraiment plu. Comme un gosse, je m’imaginais toute cette ville en activité derrière cet homme brillant, au milieu de nulle part...
Son empire se bâtit principalement a partir de l’exploitation du caoutchouc, mais aussi sur celle de bétail, de l’or et de bois précieux (l’acajou). Aujourd’hui, ce sont surtout les Brésiliens d’en face qui viennent exploiter l’or de la rivière. Rien que devant le village, j’ai pu voir deux dragues d’une dizaine de mètres. Et les Boliviens ? Ils travaillent dans les dragues mais aucun n’en est propriétaire ! Autrement dit, ils se contentent des miettes de leur propre richesse…
Sinon, la région vit beaucoup de l’exploitation de la noix du Brésil (la castaña), manufacturée dans les entrepôts de Riberalta, centre de traitement bolivien de la castaña (environ 10000 personnes vivent de cette industrie a Riberalta ). Le reste de la population vit de l’élevage de bovins ou de l’exploitation du bois.
Cachuela Esperanza vaut le détour... Et si on envoyait des groupes par ici ? A voir, c’est loin, donc cher, à étudier..
J’ai hâte de connaître l’histoire de Fitcarraldo et de l’autre fou de Manaus. Je crois qu’ils étaient reliés à l’histoire Suarez. Même époque, mêmes ambitions. Et si on montait un circuit thématique autour de ces rêveurs d’Amazonie ? Faut se renseigner... Un triptyque Amazonie Pérou-Bolivie-Brésil, à la poursuite du rêve de ces fous géniaux.
Lors de notre retour vers Guayaramerin, nous essuyons la première pluie tropicale de l’année. Ca démarre en quelques secondes. Mieux vaut ne pas se balader à vélo…Retour à l’hôtel Don Carlos, mais j’ai du bataillé ferme auprès de Carmelo pour qu’il ne m’emmène pas à "rodeo de toro", l’endroit ou l’on s’amuse pour de vrai et ou l’on se balance des beignes entre copains avant de se réconcilier autour d’une bière... J’ai plus envie d’être tranquille, de m’offrir un bon morceau de cette viande succulente du Béni, et de faire un bout de piscine sous la pluie avant de trouver un PC pour commencer ce journal de bord. Ça y est c’est fait !
Allez, une petite cigarette et je commence mon périple depuis La Paz. J’espère que c’est le vrai début de notre projet du bureau Terra Andina. Ecrire nos histoires de guide, de reconnaissance de circuits, d’anecdotes, c’est sur, on ne le regrettera pas. Depuis le temps qu’on en parle...
Le point de départ de ce projet est un constat : le temps passe trop vite. A toute vitesse, les souvenirs s’accumulent, s’entassent, et puis nous filent au bout des doigts. Nos journées regorgent d’anecdotes (c’est le pays qui veut ça), et au bout du compte, nous vivons totalement absorbés par le présent, dans les tâches quotidiennes.
Quand un évènement original surgit, on passe une heure à le commenter mais déjà, un autre fait retient notre attention, le téléphone sonne, les cocaleros bloquent la route des Yungas, le train Oruro-Uyuni a déraillé, le voisin se marie, apparaît un problème logistique sur le terrain, un familier ou un vieux copain de passage entre dans le bureau ou un guide, qui revient d’un circuit hasardeux ou d’un séjour avec des clients carrément pas faciles, attend de nous faire le compte-rendu. Le retour des guides, C’est le meilleur moment du bureau. Nicolas monte le volume de la dernière musique téléchargée sur Kazaa ou Napster, sert un Ballentines à tout le monde, moment qui coïncide en général (par hasard ?) avec l’arrivée de Serge Motte, et le guide de retour entame son récit. Et quand c’est Superguide le breton qui rentre de circuit, vous pouvez bloquer la soirée, on ne va pas se coucher à 10 heures… Et au bout du compte, en un clin d’œil, en un coup de vent, tout s’évapore, le calendrier indique le mois de novembre synonyme de “Presque” fin de saison et on se dit :
"Nom de Dieu, tout est passé trop vite, je n’ai rien vu passer...et que s’est il passé au juste ?"
Mais persuadés que nous vivons des années intenses de notre vie, un truc qui nous restera, et bien écrivons le, pour pouvoir nous rappeler de cette belle aventure de copains une fois le temps de l’action passée, pour un jour quand nous serons, nous aussi, vieux et plein de souvenirs. Et faudra bien raconter quelques trucs à nos petits enfants, non ? Et pas toujours les mêmes histoires, amplifiées, déformées, embellies au fil des années !
Voici donc l’une d’entre elles, prise en route : parcourir l’Amazonie pour la rédaction du Petit Futé version 2003. C’est sur, peu de touristes vont aller dans les endroits que je souhaite visiter mais bon, il faut bien en profiter, non ?
C’est parti, aéroport de La Paz, deux semaines plus tôt...
Vendredi 1 novembre 2002
Je pars en circuit. Nous partons de La Paz, tôt le matin, avec Walter, qui sera notre chauffeur jusqu’à Guanay. Il fait partie de notre équipe depuis quasiment le début de l’aventure Terra Andina. Un gars tranquille et la petite bedaine, 26 ans, toujours souriant, certes pas le meilleur pour résoudre des problèmes (c’est le genre à appeler le bureau,"la tour de contrôle", dès qu’apparaît un imprévu) mais d’humeur toujours égale, mécanicien de la débrouille et chauffeur hors pair à bord de son Toyota Land Cruiser noir. Il doit nous conduire à Guanay en deux jours, d’où nous prendrons un bateau pour suivre les cours des rivières Kaka et Tuichi jusqu’à Rurrenabaque, porte de l’Amazonie.
Je guide un groupe de 3 personnes, le groupe Peyrol composé de trois marseillais d’une soixantaine d’années :
Le couple Peyrol : Renée, dont je ne retiendrais jamais le prénom, il me faudra utiliser toutes les ruses de la grammaire francaise pour ne pas avoir besoin de l’appeler directement. Et Jean Jacques, son mari.
Roger, le frère de Renée, lequel, pour résumer, ne raconte pas grand chose. Je me demande ce qu’il fait là, d’autant plus que le programme est plutôt à classer dans le "hors sentiers battus".
Rapidement, je leur fait part de ma surprise quand j’ai lu leur circuit. Je comprends vite : le médecin de Renée lui a déconseillé vivement tout séjour de plus de 3 jours en altitude, ça tombe donc mal pour un séjour sur l’Altiplano. D’où ce circuit inhabituel, essentiellement tropical.
Jean Jacques est, de toute évidence, le plus sympa de ce petit groupe. Le cœur sur la main. Le seul soucis, c’est que j’éprouve un réel mal à comprendre ce qu’il me raconte. Il bouffe véritablement ses mots et ajouté à un fort accent marseillais, ça donne un truc incompréhensible pour le Lorrain que je suis. Je ne peux tout de même lui demander de répéter 3 fois ses phrases, il est vacances, non ? Alors la plupart du temps, j’opine positivement de la tête en le laissant poursuivre. Il me rassure par un :
"Ben oui, mon ami, c’est comme ça", avant de poursuivre.
Pas le groupe le plus sympa de l’année, c’est clair, mais bon, ils sont tranquilles et j’avais besoin de ça.
Si j’accompagne ce groupe, c’est pour l’intérêt du parcours. De plus, Nicolas (le boss dans sa tour de contrôle) a pris la mauvaise habitude de m’envoyer sur les nouveaux circuits. A sa décharge, c’est vrai, celui qui a imaginé ces circuits à la logistique compliquée et à haut potentiel « imprévus boliviens », c’est moi. Je me plains mais j’aime plutôt ça. En général, ce type de circuit est destiné à de jeunes clients, en quête d’imprévus. Mais cette fois ci, c’est un groupe de l’agence parisienne Equinoxiales, pas réellement portée sur les surprises, et même si Jean jacques a certainement vécu quelques aventures dans son métier de maçon (je le devine mais sans méchanceté, je ne comprends pas bien ce qu’il dit !) et que Renée, quant à elle, a du « en vivre » plus d’une comme secrétaire de direction, ce n’est pas franchement le groupe en quête d’imprévus à la recherche d’émotions rares, comme on dit. Au contraire, ils ne me lâcheront pas d’une semelle, et demanderont mon approbation pour bouger de leur chaise, pour le choix d’un plat, pour acheter des chewing-gums. « Ben ouais », comme dirait Jean Jacques, « le guide, lui, il sait... ».
Mon programme avec eux doit se terminer dans 7 jours, à Rurrenabaque, d’où ils prendront un vol pour La Paz. Une fois à La Paz, une autre équipe les prendra en charge. Ce groupe est donc idéal pour moi. L’Amazonie est la dernière partie qu’il me reste à traiter pour la rédaction du Petit Futé Bolivie 2003, que j’ai la charge. J’ai profité de voyages précédents pour boucler l’Altiplano, le gros morceau du guide. Après cette semaine à travailler comme guide, je serais sur place tout en ayant pu peaufiné la partie Yungas jusqu`à Guanay. Je pourrais ensuite explorer, seul, toutes ces contrées mal connues, toute la région du Beni et plus loin encore, jusqu’à la frontière brésilienne avant de faire un dernier tour dans l’Oriente, au sud, dans les alentours de Santa Cruz. Tant pour compléter ma connaissance de ce pays fabuleux qu’est la Bolivie que pour la rédaction du Petit Futé.
Notre première étape, Chuspipata, est le dernier village avant la fameuse route des Yungas, plus connue comme la « route de la mort ». En moins de deux heures, nous passons de 4900 m. d’alt. à 800 m. d’alt., en somme des Andes et de leurs paysages verticaux, minéraux et peuplés de lamas au beau milieu des neiges éternelles aux fougères exubérantes de Yolosa, et aux odeurs mêlées de café et de fruits tropicaux. Spectacle de cascades d’eaux et d’une population qui, déjà, n’est plus la même. Aux indiens Aymaras purs et durs, rapidement, les villages cèdent leur place à des mestizos plus extravertis, en petite tenue, souvent souriants et à l’allure tranquille.
J’adore cette route. Le lot d’anecdotes qui nourrissent son histoire en font ce qu’elle est aujourd’hui : plus qu’une simple route, la piste des Yungas est devenue une légende, avec ses vérités et ses mensonges. Rien qu’en deux ans, j’ai participé à 4 reportages télé dont elle est le principal attrait. On peut donc aisément imaginer le grand nombre de documentaires, d’articles qui traitent du même sujet sous un angle différent. Sans exception, tous ces reportages exagèrent les dangers, le nombre d’accidents et de morts, l’étroitesse de la voie. Sans aucune raison, à mon avis, tant ce morceau de 100 kms ne nécessite aucun ajout superflu de superlatifs. Mais sûrement les différents journalistes venus enquêter n’ont pas pris la peine de s’y intéresser suffisamment, car obsédés par le besoin de sensationnalisme. Alors on double le nombre de victimes et on ne parle que des virages serrés et on n’oublie le reste.
On oublie que cette route est tout d’abord l’une des voies vitales de la Bolivie. Par là transite les agrumes, les fruits, la coca, la viande du Béni, les bois précieux, la population. C’est l’une des seules voies d’échange entre deux peuples, celui de l’Altiplano (les kollas) et celui de la vallée (bénianos, cambas). La couper, c’est arrêter une part significative du commerce du pays.
Suffisamment pour que les prix doublent ou triplent si elle est bloquée plus d’une semaine, soit par un éboulement de terrain soit par les cocaleros, qui disposent là d’une arme considérable pour faire pression sur le gouvernement. Sur l’échiquier politique, cette route joue un rôle stratégique. Celui qui en détient le contrôle possède un pouvoir considérable. Aujourd´hui, Evo Morales, défenseur des producteurs de coca est certainement celui qui en est le plus proche.
Récemment, la route fut bloquée durant deux semaines. En même temps, les paysans d’Evo bloquaient l’accès à la région du Chaparé (la deuxième région de production de la coca). Le gouvernement réagit en forçant les premiers manifestants à déloger les barrages. Il envoya pour ce faire des bus de la compagnie Transcopacabana (dont le propriétaire n’est autre que l’un des principaux ministres) pour le transport. Manque de chance, l’un des bus eut un malheureux accident, tuant une dizaine des passagers. Ce qui, bien sur, risque d’envenimer la crise.
L’origine des crises intérieures boliviennes est souvent la même, liée à la politique américaine d’éradication des plantations de coca. Selon leur stratège, en éliminant l’offre, on éliminera la demande. Pour les inventeurs du modèle néo-libéral, c’est un raisonnement étrange.
On s’indigne que la Bolivie produise de la coca en excédent évidemment destinée au juteux trafic de la cocaïne. Pourtant, la cocaïne tue une minorité de personnes tout en faisant vivre des millions de paysans qui sans cette ressource, sont voués à la misère. Ce qui ne signifie rien mais dans le même temps, personne ne s’élève contre l’industrie de l’armement des pays occidentaux, qui certes, offrent des emplois à une minorité de personnes mais qui en tuent des millions. Logique commerciale, loin du discours moralisateur américain.
Mais tant que les subventions américaines sont soumises aux résultats de la politique d’éradication, le gouvernement bolivien est pris dans un étau sur lequel repose le succès d’Evo Morales au dernières élections présidentielles. Car les cocaleros n’ont aucune intention de supprimer la poule aux œufs d’or.
Mais je m’éloigne du sujet. La route de la mort, en réalité, mérite un livre entier. Elle est représentative d’un peuple fataliste (par exemple aucun chauffeur ne s’inquiète de la surcharge de son camion ou de certains dépassements de véhicules dangereux, comme si la vie et la mort étaient associées à un destin), courageux (il en faut pour s’aventurer sur cette route au volant d’un camion aux pneus lisses / d’ailleurs, la majorité des chauffeurs, pour se donner du courage, s’adonnent soit à une église évangéliste aux relents de secte, soit à la mastication de la coca, soit malheureusement à l’alcool, source de nombreux accidents), corrompue par ses élites (la nouvelle route asphaltée encore en travaux, promise depuis des années, est le coffre-fort de nombreux partis politiques), superstitieux (chaque portion de route, je pense au « balconcillo », le petit balcon ou à San Juan, est liée à une légende, un fantôme / la majorité des chauffeurs font la « challa » (bénédiction de leur véhicule par un yatiri, le sorcier local, à leur passage au col de « la cumbre », à 4800 m. d’alt.), multiethnique (toutes les dominantes du peuple bolivien se croisent). Sans parler des impressionnants précipices dans ce décor végétal et somptueux du versant amazonien de la cordillère royale.
Je reprends le récit de mon voyage en compagnie de la famille Peyrol.
Etape de cette première journée : la charmante bourgade de Coroico, capitale des Yungas et notre lieu de villégiature préféré pour les week-ends hors haute saison. La vie est douce à Coroico...
Nous nous installons à l’hôtel Don Quijotte avant d’aller dîner, bien entendu, au cafetal, chez "Dany". Dany et Patrice ont atterri ici il y a plus de 10 ans. De vrais aventuriers, des fous furieux, et une vie incroyable. Sans le chercher sans doute, ils ont monté ce qui, aujourd’hui, est le resto le plus coté des Yungas ! Steak au roquefort, gâteau de quinoa, crêpes chocolat et j’en passe, c’est succulent, servi dans un décor simple et en plein air, les yeux vers la cordillère et dans les étoiles. J’adore aller chez eux. Parfois, quand Patrice est de bonne humeur, il vient s’attabler. Ces histoires sont toujours passionnantes. Mes Clients sont ravis.
Je leur parle de nos plans d’acheter des terrains en Amazonie pour notre descendance, ça ne vaut pas grand chose à priori, mes dans 30 ans ? Un ami nous parlait de l’acajou. Un ami, c’est beaucoup dire du chercheur d’or Michel Moisy mais bon, lui et sa compagne Cathy mérite un chapitre entier... le couple le plus atypique qu’il m’ait été donné de rencontrer. Lui est géologue, aventurier, rustre, impénétrable, et quand il parle de quelqu’un, c’est souvent pour dire : « Lui, c’est un branleur… ». Elle, c’est le journal de La Paz, au courant de tous les potins, pipelette invétérée.
L’acajou met 20 ans à atteindre sa taille adulte, ensuite, ça vaut de l’or (1600 $us par mètre cube, un arbre peut en atteindre 15 mètres)... Suffit de le planter et d’attendre. J’aurais adoré que mes parents me lèguent un jour des terrains au bout du monde, ça respire l’aventure. Alors, on s’est dit, et si on faisait ce cadeau à nos enfants ou petits enfants ? A notre mort, ils se verraient octroyer par le notaire des terrains...en Amazonie ! Ça les fera sans doute rire. Une sorte de clin d’œil posthume. Je suis donc chargé de l’étrange mission de me renseigner durant mon périple. De débroussailler le terrain comme on dit.
J’en parle à mes collègues de voyage. Ou lala quelle erreur ! Ils vont me dégoûter de rêver ceux-là ! Moi je demandais juste qu’ils me disent "ah ouais, ça a l’air intéressant". D’emblée ils me parlent normes, production, formalités administratives, embrouilles, difficultés. Enfin, même s’ils ont un peu raison, je dois l’avouer, si vous souhaitez refroidir une idée stupide mais bouillante appelez "Peyrol, on éteint tout".
Nuit paisible dans les Yungas où, c’est sur, quiconque passe son temps sur l’Altiplano trouve ici un sommeil profond et réparateur. Le corps respire, l’air est humide et la perte d’altitude vous dope les poumons.
Samedi 2 novembre
Le lendemain, balade aux aurores aux cascades de "Vagantes". Le thermomètre monte rapidement, il fait très chaud, les tropiques ne sont pas loin... Au bout d’une heure de marche, mes clients sont rouges vifs (surtout Roger qui ne dit toujours rien) mais contents. Quel changement !
Ce pays est vraiment incroyable au niveau dépaysement. Hier encore, ils découvraient La Paz, ville andine et indienne, posée à presque 4000 mètres d’altitude, ceinturés de sommets qui dépassent les 6000 mètres. 24 heures et 4000 mètres de dénivelé plus tard, ils se retrouvent au bord de cascades, dans un décor tropical, soumis à une chaleur inhabituelle même pour un marseillais. Et déjà, les premiers perroquets et singes (sauvages !) pointent du nez. Il est temps de prendre la route vers Guanay, à quelques heures de piste. La chaleur, ce jour là, est suffocante. Je les vois dans mon rétroviseur, le gros Roger sue tout ce qu’il peut. Mais je crois qu’ils sont bien contents d’être ici, conscients également que nous quittons les sentiers battus. Les prochains jours, je leur ai promis, « nous ne croiserons pas un seul touriste ! ».
Arrêt attendu par tous à Caranavi pour la pause déjeuner. La ville de Caranavi se trouve à mi-chemin entre Coroico et Guanay, ou Rurrenabaque. Une grosse bourgade de transit, principalement habitée par des agriculteurs des environs et qui vit en partie de sa situation géographique. Les routiers s’y arrêtent pour se restaurer et pour éventuellement y passer la nuit. Le restaurant qui ne paie pas de mine offre une carte originale : du tatou ! Espèce protégée et sur le menu ! Parait qu’ils ont le droit car ils ont un élevage de tatou dans l’arrière cour. Fait trop chaud pour aller vérifier... faut avouer, la viande de tatou est succulente…
Après Caranavi, rapidement, le décor change à mesure que nous nous éloignons des Yungas. Les pentes ne sont plus abruptes, les courbes s’adoucissent et les champs de coca, omniprésents dans les hautes Yungas ont laissé leur place aux plantations de bananes, de riz, de yucca (manioc). D’énormes palmiers de toute sorte garnissent les collines et les abords du fleuve que nous suivons. Et l’ineffable Walter qui nous met en boucle sa seule cassette de cumbia bolivienne. L´eau de la rivière n’est plus bleu comme dans les Yungas mais de couleur marron foncée, chargée en sédiments. Les premiers camps de chercheurs d’or annoncent l’arrivée prochaine de Guanay.
Guanay est, encore aujourd’hui, un important centre aurifère. Ce n’est plus le Guanay de la fièvre de l’or des années 80 mais il reste encore de nombreux irréductibles, l’espoir comme principal allié dans leur quête d’Eldorado. Ici, on trouve de tout ce dont a besoin un chercheur d’or : des bars, certains louches, quelques karaokés, des pioches, des acheteurs de pépite, des orfèvres qui vous font dans la nuit le bijou de votre choix (le prix est au poids de l’objet). Ambiance Far-West si on creuse un peu mais dans l’ensemble, Guanay a tout d’un village paisible ou il fait bon vivre. La place, le soir, est le centre d’activité du village et tout le monde s’y retrouve. C’est la marque des villes du Beni : une place centrale autour de laquelle on tourne inlassablement en moto, garni de gamins. Dans tout le Béni, les enfants sont omniprésents et ils sont beaux. Les gens ont l’air heureux, vraiment.
Je retrouve avec plaisir Doña Mary et son auberge « los Pinos », la meilleure des environs (rien à voir avec un hôtel cependant). Je croise cette femme environ une fois par an : du haut de ses 60 ans, elle sourit en permanence et on décèle dans son visage un amour de la vie et du Beni. Nous ne sommes déjà plus dans les Yungas mais à la frontière de l’Amazonie. Ici, les gens se sentent loin de la capitale andine et de ses tracas, de ses « marchas » et convulsions politiques. L’Altiplano, pour eux, est un autre pays, un ailleurs qui ne les attire pas et ou sont prises des décisions qui les concernent. Un véritable fossé culturel sépare les kollas (aymaras et quechuas) de l’Altiplano des cambas (ceux d’en bas). J’aime particulièrement les gens du Beni, toujours accueillants, toujours tranquilles, fatalistes et rieurs. Parfois brigands mais toujours souriants.
Nous mangeons près de la place du village. Mes Peyrols adorent un truc : essayer la bouffe bolivienne et c’est tout à leur honneur. Vraiment curieux de tout et finalement pas difficiles. je les ai juges un peu vite. Pas très bavards mais franchement voyageurs, ils sont venus en Bolivie non pas pour des vacances exotiques mais pour découvrir un pays et ses coutumes. Chaque jour, ils complimentent la serveuse pour sa soupe ou son plat. Jamais je n’ai eu des clients aussi téméraires gastronomiquement.
Depuis notre départ de La Paz, ils ont testé et aimé : la soupe pour routiers de Chuspitata (franchement, je ne pensais pas qu’ils la mangeraient après seulement un jour en Bolivie) dans un boui-boui franchement rustique, le tatou de Caranavi et les cœurs de vaches à Guanay. Chapeau bas ! Et ils trouvent l’auberge « los Pinos » parfaite !
Le soir, Eddyno, le piroguier avec qui nous travaillons, est passé me voir. Il doit nous acheminer avec son bateau jusqu’à Rurrenabaque, soit 8 heures de descente de rivière en bordure du parc national de Madidi. Eddyno, c’est un sacré bonhomme, le Bernard Tapie du coin. Il dirige aujourd’hui sa petite société de 3 bateaux, sans parler de l’installation récente du point Entel de Guanay (téléphone) dans sa maison. Ce gars n’a pas d’âge, toujours partant, toujours tranquille, toujours souriant (je me répète mais ils sont vraiment comme ça). Tout comme Doña Mary, sa tante, je le croise une fois par an. La dernière fois, c’était pour un gros projet (à notre niveau). J’étais venu avec une équipe de tournage de 7 personnes pour l’émission E=M6 découverte, et beaucoup de matériel à transporter sur deux pirogues pendant plusieurs jour le long du Rio Tuichi. Ca avait été génial et Eddyno et son équipe avaient été d’une aide précieuse. Depuis, on lui envoie un groupe de temps en temps. Il n’a jamais failli. Et le tourisme, pour toute cette région éprouvant de réelles difficultés économiques depuis la diminution considérable du trafic de drogue et la fin de l’épopée aurifère, représente une réelle possibilité d’avenir.
Eddyno, contrairement à la majorité, l’a compris et se bat pour développer le tourisme à Guanay. Il est parti l’année dernière avec une expédition scientifique anglaise jusqu’à Guayaramerin, à la frontière brésilienne : 12 jours de navigation en pleine amazonie. Un type bien et intelligent.
Jour 3 - dimanche 3 novembre
Départ matinal sur la pirogue à moteur de l’ami Eddyno. C’est une embarcation simple d’une dizaine de mètres de longueur et d’1,5 mètres de large. Le tout est couvert d’un toit pour se protéger du soleil ou de la pluie, suivant la saison.
"Turco", le "motorista" que j’ai connu année précédente, nous accompagne. A ma surprise, Eddyno vient avec nous. J’apprécie le geste. Le boss fait donc la traversée avec nous.
On ouvre quelques noix de coco pour se rafraîchir. Le truc adoré des touristes. Ça marche. Renée est vraiment heureuse. C’est comme si elle réalisait un rêve de gosse. Là, dans une pirogue, à boire à même la noix de coco, le long d’un fleuve d’Amazonie, bordé de temps à autre par quelques chercheurs d’or tamisant le lit du fleuve, au bout du monde. Les paysages participent également à la gaieté générale. Ce coin est sublime. Paysages tropicaux, oiseaux à profusion dans les hauts arbres (jusqu’à 30 mètres de hauteur), et les contreforts des Andes tout proches, derniers soubresauts de cet énorme mouvement tectonique qui offrent un ensemble sur plusieurs étages. Nous ferons quelques arrêts : le premier au village indien de Mallaya (par chance, c’est la fête de village, partie de foot entre femmes, musique et bonne ambiance) puis dans une mine d’or. Ces arrêts successifs allongent considérablement la journée Cette descente peut se faire en 7 heures. Nous en passerons près de 10 !
L’arrêt le plus drôle restera celui de la pause-déjeuner. D’habitude, nous nous arrêtons dans une petite forêt un peu débroussaillée, bien à l’ombre. Mais cette fois, Eddyno m’a proposé une excursion inédite. Au cours de son dernier voyage avec les archéologues britanniques, ils ont découvert un cimetière assez important, vestige de la civilisation mollo semble t il, à une demi-heure de marche du fleuve. Je suis partant et mes voyageurs aussi. Tant mieux !
Nous accostons donc au bord d’une petite plage, d’où part à priori le sentier reconnu par Eddyno 6 mois auparavant.
Renée, qui s’est transformée en Indiana Jones, saute la première de la pirogue sur ce qui semble être une plage de sable sans histoire. Au bout de 3 mètres, elle s’enfonce jusqu’aux genoux dans une boue épaisse. Pendant ce temps, Jean-Jacques qui avait choisi un autre endroit pour rejoindre la terre ferme s’enfonce de même. Il nous faudra bien 10 minutes pour les sortir de là, à l’aide de gros bambous. Une fois tirés d’affaire et un point de passage établi avec de morceaux de bois, Truco et Eddyno nous installent une table sur une plage ferme. La scène est insolite, je me crois vraiment dans « Out of Africa » (avec Robert Redford en bivouac british au Kenya, avec domestiques) mais sans le confort. Eddyno, pourtant, a fait au mieux : nappe blanche, poulet et riz encore chaud (cuisinés par sa femme le matin même), mangues, papayes, coca-cola et bière sortis d’une glaciaire.
Le luxe en apparence car rapidement, nous sommes assaillis de moustiques et assommé par le soleil, qui tape au plus fort à 1 heure de l’après-midi. Et Jean-Jacques et Renée qui se nettoient les jambes. De la boue jusqu’aux genoux ! Manquait plus qu’un petit caïman de passage à ce moment…
Enfin, un jour plus tard, nous en reparlerons avec bonne humeur. Je suis sur que cette pause déjeuner restera parmi l’un des meilleurs souvenirs de leur voyage. Scène vraiment irréelle : essai de luxe dans un endroit inapproprié car, au grand dam de tous, la semaine précédente vue d’importantes pluies s’abattrent sur cette région. Et le terrain n’eut pas le temps de sécher. Et le sentier qui devait nous mener à une grande découverte restait parfaitement impraticable...
Mais c’est l’estomac bien rempli que nous avons pu reprendre notre voyage...
Règle d’or pour un guide : ne pas parler d’horaire quand on n’est pas sur ! L’arrivée vers Rurrenabaque est annoncée par l’approche du site magnifique de la Bala, sorte de trou d’une balle géante au sommet d’une large montagne. Pour moi, déjà bolivianisé, il ne restait que 5 minutes de pirogue. J’aurais du la fermer car Roger souhaitait vraiment en finir. Il restait en réalité encore plus d’une heure ! Nous accostons à la tombée de la nuit au petit port de Rurrenabaque, qui fait face à celui du village de San Buenaventura, sur l’autre rive.
Jusqu’à la fin du 19ème siècle, San Buenaventura, était le plus gros bourg de la région avec Santa Rosa et Reyes, principaux centres d’élevage extensif de bovins (ils le sont toujours). Une fois la piste La Paz-Guayaramerin (qui traverse Rurrenabaque) achevée, Rurrenabaque devint tout naturellement plus important que ses voisins. Le tourisme récent paracheva cet état de fait. Du reste, la ville demeure un gros village. Quelques rues forment le centre d’activité et il n’est pas vraiment nécessaire d’utiliser les motos taxis qui circulent sans arrêt dans les rues.
Routards et touristes sont de plus en plus nombreux à se rendre à Rurrenabaque. Les excursions aux alentours (Pampa ou selva, la forêt primaire dans le parc Madidi) ont tout pour séduire les aventuriers et offrent une véritable expérience en jungle.
Le village lui-même est très plaisant et est devenu au fil des années une halte obligé pour tous ceux qui choisissent de ne pas oublier la partie amazonienne de Bolivie, et ils ont bien raison. On y rencontre des voyageurs du monde entier et de toutes les classes sociales. Le cadre est idyllique, au pied des derniers soubresauts des Andes, dans une chaleur étouffante certes, mais le village possède quoi qu’on en dise un parfum d’aventures, de sérénité et de dernier baston de la civilisation avant l’hostile Amazonie.
On peut être étonné par la forte présence d’israéliens (la moitié des touristes de Rurrenabaque). La raison en est simple. Dans les années 80, une poignée d’aventuriers israéliens est partie à l’aventure, seuls, en forêt. Le seul survivant de ce périple, Yossi Ginberg, écrivit le récit de la dramatique aventure, livre qui devînt un best seller dans son pays. Aujourd’hui, Rurrenabaque est ainsi devenu un passage obligé de tous les routard israéliens, nombreux à venir en Amérique du sud après leur service militaire. Suite à sa mésaventure, Yossi Ginsberg, selon les rumeurs locales, envoya 10000 $ à celui qui était venu le sauver de la mort en pleine forêt. Ce dernier, à l’aide de cette somme, monta l’agence Fluvial tour. Ce fût le véritable lancement du tourisme dans cette ville autrefois tranquille. On compte 17 agences en 2002...
Le soir, à Rurrenabaque, dîner à la Perla, ou le patron est le meilleur présentateur de sa propre carte que je connaisse. A l’écouter, on prendrait de tout ! Et les plats sont à la hauteur, la meilleure adresse de Rurrenabaque !
Nuit à l’hôtel Safari ! Bel hôtel tenu par des coréens (qui ont fait fortune dans le commerce du bois précieux). Grand jardin, piscine.
Le seul problème, et oui ça arrive en Bolivie, c’est qu’ils n’ont pas bien compris la réservation Terra Andina (enfin ce qu’ils disent...). Je dois donc dormir dans un canapé du... karaoké ! Grande salle, stroboscope, lumières fluorescentes, écran géant, la totale. Au final, la nuit sera excellente et l’incident se transformera comme une anecdote sympa à partager avec les deux proprios coréens, que je serais amené à mieux connaître par la suite.
Le soir, au dîner, l’ambiance est au beau fixe. Surubi à l’ail ou filet « a la pimienta », le tout arrosé d´un jus de copiazu. J’ai la mauvaise idée d’exposer quelques idées qui me trottent dans la tête depuis la veille.
Et si on organisait cette expédition, de Guanay à Cachuela Esperanza (frontière brésilienne), comme le fit Eddyno avec ces anglais ? 12 jours d’expédition le long du Rio Beni, à pêcher et à camper sur les plages ? Trop long sans doute. Pour ma part, ça me semblerait long et finalement monotone même si l’idée de départ, traverser toute l’Amazonie bolivienne en pirogue est romantique et respire bon l’aventure. Mais sur le papier seulement car de Guanay à Rurrenabaque, les paysages sont particulièrement variés de part ces gorges qui se resserrent dans les quelques chaînes de montagnes qui traînent encore. Mais après, c’est la pampa pour quelques jours, sans relief et le fleuve qui s’élargit considérablement. Une fausse bonne idée sans doute. A moins de l’associer à un thème, suivre par exemple les traces de ces fous de l’Amazonie, Fitzacaraldo et Suarez qui géra son empire depuis Cachuela Esperanza ? A voir mais ça semble compliqué à mettre en oeuvre.
Donc je leur parle d’un autre truc qui me semble plus approprié : avec des groupes aventureux, on construit ensemble un radeau à Guanay pour ensuite rejoindre Rurrenabaque en 2 jours (temps nécessaire sans moteur), avec une nuit de bivouac sur une plage. C’est pas mal non ? Facile à faire, comme me le confirmait Eddyno. En deux jours, il peut diriger les travaux avec 4 personnes motivées et le radeau est prêt à être lancé. Il est partant. Je vais en parler aux collègues à mon retour à La Paz. Mais qu’en pensent mes convives de table ?
« Ou lala, quelle idée farfelue et dangereuse ! Et les permis pour couper du bois ? Et après, qu’est ce qu’on fait du radeau ? S’il dérive et qu’il blesse quelqu’un au passage ? Ou qu’il détruit je ne sais quoi ? »
Pffffff... en 5 minutes, il me dégoûte du projet. Pas marrant de rêver à haute voix avec eux.
Lundi 4 novembre
Pour rejoindre le campement indigène de Chalalan, 5 heures de pirogue sont nécessaires. Ca fait beaucoup suite à la journée de la veille. Mais bon, mes chers touristes ont le sourire accroché aux lèvres. Je suis assis à cote de Roger dans la pirogue. Il ne dira pas grand chose en 5 heures. Tant mieux, j’étais pas d’humeur à discuter. Nous arrivons enfin à Chalalan. Le site est superbe. En pleine forêt primaire, quelques lodges en bois (plua précisément du jatata et du motacu séché) ont été aménagés au bord d’une grande lagune. Nous sommes reçus par de jeunes Uchupiamonas, du village indigène qui gère ce beau projet de Chalalan.
Au départ, une ONG américaine, Conservation International, et la BID, qui fournissent, à fonds perdus, plus d’un million de dollars pour le développement de cette communauté. Ils construisent ce petit centre touristique, offrent une formation adéquate aux plus prometteurs du village (cours d’anglais, de tourisme et surtout de la faune et flore locales). La moitié des bénéfices est destinée au village de San Jose de Uchupiamonas, qui se trouve à deux heures de pirogue en amont de Chalalan. Beau projet, dirigé par Guido Mamani qui m’a l’air bien honnête et motivé pour le développement de sa communauté Aujourd’hui, le projet Chalalan sert d’exemple à d’autres communautés.
Des projets à l’ambition similaire voient le jour dans d’autres coins du Beni (parc de la Biosphère, ou aux alentours de Trinidad). L’objectif est simple : protéger ces parcs nationaux des ambitions des compagnies pétrolières ou d’exploitation de bois, et offrir une réelle chance d’intégration aux nombreux autochtones en les enracinant durablement dans leur milieu naturel, la forêt, et ainsi promouvoir le maintien de leur culture.
Et ça marche. Le seul truc, le seul doute qui me subsiste, c’est ou va tout cet argent. J’ai fait un tour au village de San Jose il y a quelque temps et je n’y ai pas vu trace d’une quelconque construction récente, ou d’un investissement conséquent (d’après de rapides calculs, le village devrait recevoir environ 50000 $ par an de dividendes du projet Chalalan, vu le volume de la clientèle et les prix relativement élevés des prestations). Ou alors préfèrent ils tout garder sur un compte et acheter des terrains à Rurrenabaque histoire de quitter la solitude de la forêt ?
Notre journée est faite de balades en foret, à découvrir la flore (plantes médicinales) , la faune (nous verrons un toucan, un serpent, des fourmis géantes, de nombreux singes, de superbes aras - perroquets bleus rouges, jaunes) et nous ferons une petite balade en canoë sur le lac. Une réelle expérience en jungle. Ca vaut le coup, et mes clients sont ravis. Ca fait plaisir, vraiment, de les voir profiter de leur voyage.
J’aime ce boulot de guide !
Mardi 5 novembre
Deuxième journée à Chalalan, consacrée à d’autres balades en forêt. Le soir, je m’offre une longue baignade en solitaire dans la lagune, entouré de bruits d’oiseaux et d’odeurs tropicales. C’est bon la vie !
Le soir, je me retrouve à table avec deux Australiens. Mes collègues ne parlant que le marseillais, je suis dans l’obligation d’assurer la conversation. En essayant être aimable, je ruine l’ambiance. Le gars me dit qu’il est écrivain (en ce moment, il prépare une pièce de théâtre), sa fiancée semble aussi portée sur la culture etc... elle a l’air un peu chiante en réalité. M’enfin, je les écoute, ça me change des histoires incompréhensibles de Jean Jacques.
En voulant être aimable, ou plutôt en cherchant à dire quelque chose d’intéressant, je dis involontairement une grosse connerie :
" Ben ouais, c’est étonnant ! ", leur dis-je, " Ca change de l’image traditionnelle de l’australien sportif, qui aime la nature, le surf, et la bière " (c’est vrai, j’ai vu des Australiens qui se mettent minables, ils sont sans limite). Moi, je voulais juste être aimable, dire à quel point ils semblaient originaux etc...
Un silence de plomb...rapidement, je comprends ce que mademoiselle a compris : "Les Australiens sont des bourrins, c’est étonnant d’en voir des cultivés". Venant d’un de ces frenchies, connus pour leur arrogance et leur sentiment de supériorité vis a vis de la culture...
Ou la ! Ça va pas être facile de relancer la conversation...
Mercredi 6 novembre
Retour matinal en pirogue à Rurrenabaque, déjeuner à la perla (et hop, un surubi a l’ail !), et installation chez nos amis coréens de l’hôtel Safari qui m’ont bien réservé une vraie chambre cette fois-ci. Après-midi libre selon le programme, je parviens à laisser mes 3 Marseillais se débrouiller tout seuls. Ils vont faire un tour à San Buenaventura. Quant à moi, je vais glander un peu et régler des histoires de vol aérien pour La Paz.
Petite idée le soir que je me garde de présenter à mon équipe de killer de rêves. Vu le nombre incroyable de touristes à Rurrenabaque (bien une centaine par jour), et le réel intérêt de Guanay et de la route de la mort qui y mène depuis La Paz, l’itinéraire que nous venons de réaliser présente de réels intérêts, dans un sens comme dans l’autre. Une sorte de circuit thématique ou l’on suit le cycle de l’eau (depuis les Andes jusqu’en Amazonie), et où l’on découvre en quelques jours plusieurs écosystèmes (andin, subandin, Yungas, forêt tropicale) et des ambiances différentes (route de la mort, plantations de coca, fièvre de l’or, Rurrenabaque pampa ou forêt primaire). Et il n’existe bizarrement aucune ligne régulière entre Rurrenabaque et Guanay. Ca pourrait marcher non ? Une sorte de grosse pirogue d’une vingtaine de mètres, des sièges confortables, un bar sympa, liaison journalière. Ca pourrait marcher, c’est sur, avec une bonne promotion, etc... mmmh problème, des que ça va tourner, d’autres viendront copier le concept à des tarifs plus bas. Fausse bonne idée... Mais Rurrenabaque présente tout de même un fameux potentiel. Et si on achetait nos terrains en périphérie de Rurrenabaque ? Que sera ce village dans 30 ans ? Le site est magnifique et les alentours riches en excursions extraordinaires (parc national de Madidi et Chalalan, Rio Tuichi, pampa vers Santa Rosa). Des terrains à Rurrenabaque ? Va falloir se renseigner !
Et si on commençait par un bar type loco, rééditer l’aventure d’Uyuni ? Avec le plaisir en plus car vivre à Rurrenabaque, sans avoir besoin d’argumenter, est plus passionnant que de vivre à Uyuni. A voir, les collègues, je suis partant ! Un bar à Rurrenabaque ! Y en a déjà plusieurs, mais rien qui ne case des briques. Le meilleur d’entre eux, le Mosquito Bar, tenu par un péruvien, est plein tous les soirs et franchement, ce n’est pas mal mais rien de transcendant. Un Superguide (Eric, notre breton qui a lancé « La Loco » d’Uyuni) derrière le comptoir, une bonne base de données MP3, des steaks au roquefort, voilà notre recette. On se lance ?
Jeudi 7 novembre
Départ de mes clients avec la TAM (la compagnie aérienne). Finalement, ce que les gens aiment, ce sont les imprévus et les anecdotes. Le véhicule que nous empruntons et qui doit nous transporter à l’aéroport est un pick-up à l’arrière duquel les gars de la TAM ont installé deux bancs pour asseoir les passagers.
Avec mes clients, je retrouve un oeil neuf sur la Bolivie. Parfois, à force d’habiter ici, je deviens bolivien et je ne m’étonne plus de ces petites choses qui font le pays. C’est vrai, la Bolivie, c’est drôle. Au départ, le véhicule tombe en panne d’essence, puis survient une crevaison, tout ça coincés sur des bancs dans un pick-up. Jean-Jacques, je le sens, adore ça. Et personne qui pense à s’inquiéter du temps qui passe. Un avion est prévu quand même ! Ca me rappelle cette anecdote. Ou plutôt cette réponse typiquement du coin. Devant le retard, un ami s’approcha du bureau et demanda à l’employé ce qu’ils attendaient pour rejoindre l’aéroport. Il lui répondit, très sincèrement :
" Todavia tenemos tiempo."
En gros, on a encore le temps d’attendre. Bonne raison pour attendre encore un peu, non ?
Ils étaient sympas ces clients et je sens que nous avons fait du bon boulot. Les emmener là ou ils n’oseraient pas s’aventurer, leur montrer un peu d’authenticité du bout du monde, les faire rêver et remplir leur tête de souvenirs et d’anecdotes. Un beau slogan. Good job ! Et bon vol !
Et pourtant... Aaaah, depuis le temps que j’attendais ce moment. Seul ! Enfin ! Pour voyager comme je le souhaite ! Ça fait si longtemps que je n’ai pas voyagé pour moi, rien que pour moi, sans avoir à m’occuper de personne. Et voyager dans des régions nouvelles ! Voyager est un peu égoïste, mais c’est tellement bon (j’ai lu ça dans un livre de voyage) ! Je prévois d’aller jusqu’à la frontière brésilienne Guayaramerin ! Je me suis toujours interrogé sur cet endroit, à l’extrême est de la carte de la Bolivie, en pensant tout haut, « c’est loin ce truc, comment ça peut être ? »
D’emblée, je retrouve mes sensations de voyageurs. Sympa cette histoire du Petit Futé, payé pour voyager...
Après-midi tranquille à profiter de ma nouvelle situation de voyageur aventurier solitaire.Ca ne dure pas longtemps car des américains veulent me voir. Ils ont su (comment ?) que j’écrivais un guide de voyage (le coréen pardi !). Ils écrivent une thèse sociologique (?) sur le voyage, et le voyage des routards en particulier. Qui sont-ils etc... ? Rendez-vous le soir au Mosquito bar.
Je fais ensuite mon petit tour "section pratique Petit Futé", répertorie à cet effet hôtels, restaurants, commentaires etc...j’en profite pour aller voir l’agence Bala tour, avec qui nous travaillons de temps en temps pour des circuits dans la pampa. Alcides, le patron, me propose de partir découvrir la pampa dans son campement. Départ le lendemain à 9h00. ça tombe bien, je venais pour ça !
Le soir, en cherchant un cybercafé pour mon courrier et la rédaction du guide que j’essaye de faire au fur et à mesure, je tombe sur un club Internet particulier. L’enseigne est peu accueillante et la rue bien sombre. Du moins, elle indique un escalier qui mène à une maison en construction. Je rentre dans la bâtisse, au milieu de tas de ciment et d’outils. Une deuxième flèche indique de monter les escaliers. Je passe dans une sorte de salle de réunions remplies de chaise puis je monte, enfin, au dernier étage, utilisant un escalier digne des décombres de la seconde guerre mondiale. Et pourtant, 4 PCs sont installés là avec des Boliviens aux claviers.
C’est génial Internet, quel outil démocratique. Aujourd’hui, même les plus démunis, au bout du monde, ont accès à la plus grande bibliothèque du monde et au réseau des réseaux. On pouvait redouter que les pays en développement ne suivent pas le rythme fou des avancées technologiques et bien c’est faux, messieurs dames, car partout en Bolivie, je trouve des cybercafés plein de boliviens, et de tout âge. Et tous peuvent se payer une heure de connexion à 6 bolivianos. Pas besoin d’acheter un PC. Et tous se retrouvent au même endroit et forcément ils échangent des informations, des combines. Ensemble, ils progressent beaucoup plus vite que n’importe quel débutant informatique en Occident. Internet change le monde !
Le café Internet ou je me trouve remplit d’autres fonctions. Soudain, j’entends des chants à l’étage en dessous. C’est une secte nom de dieu ! Des évangélistes !
Plus tard, le cœur ravi de tous ces chant d’amour, je rencontre l’Américain qui tient les lieux et qui, accessoirement, joue le rôle de pasteur de sa paroisse. Très sympa, il est venu s’installer ici il y a 12 ans et se bat pour faire vivre sa communauté. Un pur et dur, sans projet d’enrichissement personnel vu les locaux qu’il habite. Un vrai soldat de Dieu. Insolite, non ? Un café Internet pour faire vivre sa foi ! Beau sujet de reportage... je lui en parle mais évidemment, il semble méfiant. Il a raison, en général, les journalistes sont sans pitié envers ces fous de Dieu. Mais pourquoi pas, à voir m’a t’il dit...
Interview sans histoire le soir avec les deux américains qui m’enregistrent. "Eh ! C’est que, mon gars, moi j’ai un avis qui compte !".
Vendredi 8 novembre
Départ en 4x4 vers Santa Rosa et le campement de Bala tour, en bordure du Rio Yacumo. Je voyage avec un Anglais et une Australienne. Pas de commentaire idiot cette fois... Lui est financier, elle webmaster. Ils prennent quelques mois de vacances. Sympas. Typically Anglo-Saxons.
Le campement est fait de quelques bâtiments en bois (une fois de plus, en feuilles de jatata et de motacu), quelques hamacs et des dortoirs de 4 lits couverts d’une moustiquaire. Quelle chaleur... pas d’électricité et donc pas de ventilateur. La nuit sera bouillante !
Je suis étonné car depuis mon départ, je n’ai pas trop souffert des moustiques. En faisant un peu attention (de 17 à 19h, c’est la sortie générale des moustiques...), ça passe sans trop de soucis d’autant plus que le corps, peu à peu, s’immunise tout seul contre les piqûres. Les premiers jours sont donc les plus durs.
Notre guide, Carlos, nous entraîne en bateau sur le Rio Yacumo. Que le monde est petit. Nous avons des connaissance communes. Il part en général avec les missions de l’IRD sur le Rio Mamore. En fait, on se connaît déjà ! Il y a deux ans, on me l’avait recommandé alors que je cherchais un piroguier d’expérience. Je suis allé le chercher à sa maison de Buenaventura ou son épouse m’avait chaleureusement reçu. Il était malheureusement parti pour une semaine.
Le Rio Yacumo est incroyable. Nulle part ailleurs je n’ai vu autant d’animaux. Tous les 30 mètres, sans exagérer, on peut voir à quelques mètres un animal : caïmans noirs (jusqu’à 3 mètres de longueur !), alligators, dauphins roses, singes, hérons, cigognes, capibaras, troupe de tortues, perroquets, aras, etc... le meilleur site, de très loin, pour observer de près la faune. Richesse, diversité, abondance de faune tout le long de ce fleuve de moins de 10 mètres de large.
Le soir, autour d’une bougie, discussion avec Carlos et les gars du camp. On se marre bien. Ces gars n’ont pas l’air malheureux du tout. Au contraire, ils me donnent l’impression d’un réel bonheur. Et comment fait Carlos ? Il fait ce trajet sur le Rio tous les jours. Et tous les jours, il voit des caïmans, des singes, des tortues. Et pourtant, à chaque fois que nous apercevons un beau spécimen, il semble encore plus heureux que nous. Ses yeux brillent comme ceux d’un gosse !
Samedi 9 novembre :
Matinée à descendre le fleuve en sens inverse de la veille. Chance inouïe, un anaconda tente de traverser le fleuve juste à notre passage. 3 mètres de longueur. Carlos le capture et l’attrape dans sa main… faut pas avoir peur... et il se marre le Carlos, fier de sa prise !
Je décide de quitter le camp après le déjeuner, j’ai vu ce que je voulais voir, autant rentrer à Rurrenabaque. Un gars du camp connaît un autre gars, à quelques kms, qui peut m’emmener jusqu’à la route en moto. Tout s’organise vite ici. Rien ne semble compliqué en Bolivie, même en pleine pampa !
Une fois parvenu en moto au poste de contrôle de la route principale, j’attends patiemment un véhicule. Je ferais du stop tout simplement. La chaleur, à 14 heures, est insupportable et pourtant, à deux pas de moi, deux Boliviens réparent un énorme pneu crevé de leur camion ; Les pauvres, c’est sur, ils souffrent comme tout le monde de la chaleur.
Ces routiers effectuent le trajet Guayaramerin (frontière brésilienne, à des jours de piste !) –Rurrenabaque – La Paz. Des géants de la route en somme ! Obligés d’affronter mille imprévus à chaque voyage, quel métier. Respect total. Chacun de leur aller-retour dure au mieux deux semaines si tout se déroule comme prévu, sans accroc. Bien plus parfois. Il suffit d’un éboulement de terrain sur la route de la mort, d’un bus planté dans une ornière sur la piste, d’un pont qui lâche, d’une pluie soudaine, d’une panne quelconque, d’une mobilisation des cocaleros qui peuvent bloquer la route du retour pendant des semaines entières parfois...
Leurs voyages constituent, à chaque fois, une nouvelle aventure, une épopée qui commence. Ils savent quand ils vont quitter leur foyer, mais la date de leur retour au foyer est aléatoire, toujours. Que de récits passionnants ont-ils certainement à faire partager ! Ils ne s’en rendent sans doute pas compte, ces colosses de caractère, de la vie peu commune qu’ils mènent. Inhumaine. J’ai participé une fois au voyage d’un Huanchero (transporteur de viande du Beni jusqu’à La Paz). Son trajet l’amenait de La Paz à San Borja (tout proche d’ou je me trouve) pour y charger du bétail et ensuite, sa course contre la montre débutait (les bêtes crèvent parfois de fatigue), et ce jusqu’a rejoindre La Paz. 36 heures de voyage retour entrecoupées de deux heures de sommeil. J’ai eu le sentiment de vivre une réelle aventure. Mais le chauffeur (il s’appelait David, david contre Goliath !), c’était re belote toute les semaines, toute l’année. Et lui, c’était cette pauvre portion sur la carte : San Borja – La Paz.
Mais que dire de ces deux gars là ? Ils sont devant moi, leur visage trempé de sueur et couvert de poussière, marqué par une nuit sans sommeil, le tee-shirt taché de graisse, les mains burinées par le soleil et les bras tatoués, bien sur. Eux, c’est La Paz – Guayaramerin – La Paz. Trajet impossible, un exploit toutes les semaines. Le salaire de la peur, c’est tous les jours en Bolivie.
Dimanche 10 novembre :
Départ pour San Borja, je profite du retard de l’avion (très fréquent à Rurrenabaque) pour mettre à jour ma rédaction du Petit futé. Et bien sur, pour ce faire, je vais trouver un PC chez mes potes Evangélistes.
Rurrenabaque, c’est sympa mais maintenant place à de nouveaux horizons, les destinations qui m’attendent me sont inconnus !
Je débarque à San Borja vers 15 h, c’est dimanche, et le dimanche, ici, tout est fermé. Je trouve un hôtel avant de faire ma "section pratique petit futé". Je trouve une moto taxi et en moins de deux heures, l’affaire est réglée. Tour des hôtels, et informations pratiques (police, pharmacie, point téléphone etc...). San Borja est une petite ville agréable, calme. Ici, tout le monde se connaît donc pas de problèmes de violences, ni de vols. Les rues sont monopolisées par les motos. Peu de véhicules à 4 roues, et beaucoup d’enfants partout. Le Béni quoi !
Le quartier du marché est exceptionnel d’activité. Dans l’espace de quelques rues, on se croirait en Asie, dans ces fourmilières à l’agitation incessante. Beaucoup de monde, de têtes de brigands aussi. Les gens regardent le gringo que je suis et qui semble perdu, d’un oeil interrogatif, preuve que le tourisme est encore anecdotique par ici. Tant mieux, j’apporterais ainsi un peu de neuf à cette édition du Petit Futé. Le reste de la ville est particulièrement calme, sauf le soir où tout le mode a droit, en famille, à son tour de moto. Il n’est pas rare de voir un couple et ses deux enfants sur le même engin effectuer 3 ou 5 tours de la place.
Lundi 11 novembre :
Tôt le matin, je souhaite m’organiser rapidement pour rejoindre la réserve de la Biosphère du Beni, véritable but de ma visite à San Borja, ville de ganaderos (éleveurs de bétail). J’ai lu quelques articles sur ce parc national. Peu connu, il mérite certainement plus d’intérêt. Je vais donc au bureau de la réserve. Coïncidence, le directeur n’est autre qu’Oliver Ciro, une tête connue une fois de plus ! Je l’ai rencontré en tant que directeur du parc Madidi il y a deux ans à San Buenaventura. Je faisais alors la reconnaissance pour une émission de la chaîne M6.
Coup de chance donc. Je lui explique la raison de ma visite et forcément ça l’intéresse. Son objectif est de faire de la réserve du Beni et de sa population indigène Chimane ce qu’ils ont déjà réussi à faire à Chalalan.
10h00 du matin : Je pars de suite au terminal de bus pour l’entrée du parc, située à El Porvenir, à 50 kms de San Borja.
En fait, le terminal de bus n’est que l’angle de la rue d’où part le bus régulier pour El Porvenir et le village Chimane de Totaizal.
Le bus, quel bus ? Et à quelle heure ? il me faudra patienter deux heures, qu’il y ait assez de passagers pour payer au moins l’essence...
Et ce bus ? Une ruine ! Vraiment ! La médaille d’or des bus pourris en Bolivie, où pourtant, la concurrence est rude. Un truc jaune et noir invraisemblable. Comment ça peut rouler ? Le chauffeur tire sur une ficelle, longue de 2 mètres, pour ouvrir la porte coulissante d’entrée. Pas d’amortisseur ou un "semblant de". Un sacré machin, digne d’un musée des transports. Et le chauffeur est parfait dans son rôle. Il colle pile-poil. Il est sympa ce chauffeur, pas stressé, paisible, et fier du rôle qu’il tient. Et il a bien raison. J’apprendrais plus tard que ce bus est un peu comme un service public car c’est le seul moyen de rallier Totaizal ou El Porvenir. On paye quand on peut et le chauffeur, pour compenser le manque de confort, achemine les passagers jusqu’à leur domicile. Pour cette raison, sans le vouloir ni être prévenu, je découvre tous les faubourgs de San Borja, et peu à peu, le bus se remplit. A chaque fois, c’est un arrêt obligatoire car le chauffeur, inévitablement, va discuter un peu avec la famille du voyageur. Et à chaque fois, il refuse de boire et ouais, pas pendant le service répond-il ! Mais à son retour, il passera, c’est promis !
La chance me sourit malgré tout. En chemin, le chauffeur s’arrête pour faire monter Alberto qui n’est autre que le directeur du camp d’El Porvenir, l’administrateur du camp en somme !
Nous discutons tout le long de la route. Deux heures 30 pour faire 50 km...
Une perle ce bonhomme, ça se sent tout de suite. Il n’a pas été payé depuis 6 mois mais ce n’est pas grave, il le sera la semaine prochaine, et cette fois, c’est sur ! Nous arrivons tout d’abord à Totaizal, charmant village où vivent quelques familles dans de grandes maisons en Jatata. Une grande pelouse où broutent quelques chevaux, fait office de place de village. Alberto m’emmène voir Benjamin, un indien Chimane de Totaizal, qui travaille comme guide pour le parc. Dès 16 heures, il m’emmènera pour une ballade. C’est génial la Bolivie. Tout s’arrange si vite, sans effort. Le matin, je ne savais pas encore comment rejoindre le parc, ni ce qu’on y faisait, ni si je pouvais y dormir ou y trouver de quoi manger. Quelques heures plus tard, je suis au campement du parc, avec un guide à disposition pour une excursion immédiate. Au préalable, Alberto me fait un topo complet des possibilités touristiques des environs.
Le camp d’El Porvenir est carrément bien. La structure est fin prête pour accueillir des groupes de touristes assez importants. Bâtiments en dur, douches, toilettes, un bâtiment pour la restauration, une bibliothèque, un immense jardin parsemé de manguiers, de cocos, de papayes et qui sert de refuge à une colonie de perroquets (200 individus ?) qui viennent passer la nuit au frais des palmiers près des dortoirs. Et pourtant, je suis le seul visiteur ! En plus, un "journaliste” ! Je suis extrêmement bien reçu. 6 personnes à mon service ! C’est gênant ! Et seul au milieu de toutes ces chambres. Insolite ce pays. Il n’arrête pas de m’étonner, malgré des années à le sillonner.
Le camp se trouve en pleine savane, à quelques heures de marche de la forêt tropicale et de ses villages Chimanes. Je pars avec Benjamin, mon guide, pour une excursion à la Laguna Normandia. Les traits fins, de taille moyenne, sans âge (comme beaucoup ici / j’ai vu ses deux filles, superbes amazoniennes, d’environ une quinzaine années, Benjamin doit donc avoir au moins 35 ans. Il ne les fait pas...). Benjamin est un indien Chimane. Il profite des nombreuses missions scientifiques qui viennent séjourner au camp pour affiner ses connaissances de son milieu naturel. Le parc, pour l’instant, est essentiellement visité par des équipes de biologistes du monde entier.
Malheureusement, après une marche de 20 minutes en pleine savane, le vent se lève brutalement et les animaux "potentiels" se mettent à l’abri. Nous verrons finalement surtout des vaches, lesquelles, étonnamment curieuses dans cette région, nous suivront de près sur des centaines de mètres. Je suis vraiment bien reçu, même les vaches s’y mettent !
Tant mieux pour le vent, car je suis parti un peu trop zen dans ma tête, manches courtes et sans anti-moustique. Ce vent va me permettre de moins souffrir de mon laisser-aller. Parait que de gros caïmans peuplent la lagune Normandia, vers laquelle nous nous dirigeons. Bon, c’est clair, pour la faune de la savane, c’est raté. On ne verra pratiquement rien même si Benjamin m’affirme que normalement il y a plein de caïmans etc...c’est pas grave, on va pêcher un peu. Nous ne pêchons que deux poisson-chats.
C’est pas fameux. Cependant, le site vaut le détour : la Laguna Normandia est un lac d’environ 1 km carré. Entouré de savane à son sud et de forêt à son nord. Le ciel, orageux, multiplie les tons. Rien à dire, je ne regrette pas d’être là à pêcher peinard avec Benjamin qui me raconte les histoires du coin.
Excellente soirée au camp en compagnie de mes amis d’un soir. Le cuistot, un local, nous raconte d’extraordinaires histoires d’anacondas.
Benjamin s’y met aussi. On se régale ! Même Alberto n’avait pas eu droit à certains récits.
Benjamin m’avoue que s’il n’a pas voulu couper par le milieu de la Laguna Normandia (on a ramé contre le vent, galère !), c’est qu’il craint un énorme anaconda qu’un de ses collègues a vu ou plutôt senti heurter le bateau avant de disparaître dans les fonds. Juste au milieu du lac. Ils ont eu très peur, un serpent énorme, d’au moins 10 mètres paraît-il ! Depuis, Benjamin évite le milieu du lac. Il y rôderait un monstre !
Un autre jour, Benjamin naviguait paisiblement sur la Laguna Normandia, accompagnant deux argentines qui se plaignaient de ne voir que de petits ridicules alligators. A ce moment surgit à deux mètres du canoë un énorme caïman noir d’environ 3 mètres. Affolée, l’Argentine faillit faire basculer le fragile canoë. Et elle ne prit aucune photo.
Quant au cuisinier, il gagne la palme des histoires qui font peur. Que des trucs avec des anacondas géants !
Un jour, il plongea pour récupérer son savon qui avait glissé dans l’eau. Il se retrouva nez à nez avec un anaconda...
Conseil du cuisinier : si vous vous faites mordre par un serpent venimeux, il faut boire beaucoup d’alcool d’un coup, ça vous sauvera peut être la vie !
On parle aussi un peu plus sérieusement des problèmes de terre. Tout, ici, appartient à la puissante famille Nogales. Suite à la révolution bolivienne de 1952, les terres furent redistribuées aux paysans. Mais ces derniers, ne disposant que de petites parcelles et sans ressource pour investir dans des machines agricoles furent contraints de revendre leurs terres à plus riche qu’eux, aux Nogales donc, les propriétaires d’avant la révolution qui, au bout du compte, ne modifia pas vraiment la situation. Et puis, les gens, ici, aiment bien dépenser tout de suite ce qu’ils gagnent. Les mentalités n’anticipent pas l’avenir, car trop ancrées dans le présent. Mais les paysans en ont auront bien profité pendant quelques années, suite aux bénéfices de la vente de leur terrain. Et pour leurs enfants alors, demandai-je à Alberto, eux donc ?
" Nos parents nous disent qu’on peut aussi en faire une, des révolutions ! ". Et ils se marrent !
Mardi 12 novembre :
Je souhaite rentrer le soir même à San Borja et j’ai donc proposé à Benjamin de faire en une seule journée leur programme « phare » de 2 jours. Je souhaite aller la lisière de la jungle trouver les premiers villages Chimanes. La faune, je l’ai vu à Rurrenabaque. Difficile de faire mieux. Nous serons de retour à 13 heures au camp d’El Porvenir ! Et pourtant nous n’avons pas couru. Le vent frais de la veille a fait baisser considérablement la température et nous avons pu avancer sans beaucoup souffrir de la chaleur. La balade a été plaisante mais une fois de plus, nous n’avons pas vu beaucoup d’animaux. Ce qui m’a le plus plu reste le village Chimane, en fait quelques toits de palmiers soutenus par 4 bambous.
Les deux familles Chimanes qui vivaient là étaient parts à la chasse, et je n’ai pu les rencontrer. Mais au vu de leur campement basique, on peut imaginer leur vie, faite de rien. Il ne possède que quelques outils et quelques rares vêtements, déposés à même le sol. Benjamin m’expliquait qu’ils n’avaient vraiment besoin de rien. Les fruits tombent des arbres, la chasse et la pêche leur fournit de bons compléments d’alimentation. Pour le reste, ils font de la chicha de temps en temps (alcool à base de manioc qu’ils cultivent) et invitent les autres villages à la partager un soir de fête improvisée. Ainsi passe la vie d’un Chimane, dans la forêt. Ils sont encore 6000 aujourd’hui sur un territoire à peine cartographié qu’il faut 10 jours à pied pour traverser.
Je décide de rentrer directement à San Borja. J’ai vu ce que je voulais voir et je dispose, grâce aux discussions avec Alberto et Benjamin, de suffisamment d’informations. Alberto, finalement, rentre avec moi à San Borja. Nous trouvons un camion au bout de 30 minutes d’attente au bord de la route.
Bien installés sur des sacs de patates, Alberto me raconte l’histoire de sa région Dans les années 80, tous les alentours étaient en "zone rouge", c’est à dire contrôlés par le narcotrafico. Et tout le monde en profitait. La solidarité était de rigueur. Son beau-père, par exemple, hébergeait un laboratoire de transformation de la coca sur ces terres. En échange, il recevait des vivres et de l’argent. A l’époque, seul le dollar us comptait comme monnaie d’échange. Et tout le monde avait de l’argent. Il y en avait partout ! Et ils le dépensaient ! Le fin du fin pour le paysan était d’aller sur la place de San Borja et de faire jouer "la banda" (orchestre ou bande de mariachis). Rien que pour lui ! Et aux yeux de tout le village. Parfois, aussi, il y avait des règlements de comptes au pistolet sur la place publique. Tout le monde était armé. Le Far-West en somme.
Au début de la répression contre le narcotrafic, Son beau-père se retrouva pauvre comme avant. La femme d’Alberto se souvient encore que son père faisait appelait une avionnette privée pour le chercher dans sa ferme pour aller déjeuner à San Borja. Ils ont vécu comme des rois pendant un temps. Et tout est redevenu comme avant.
Finalement, ce sont les mêmes histoires que j’ai pu entendre à Tipuani ou à Guanay, pendant la fièvre du Rio Mapiri. Les seuls à s’être enrichis, ce ne sont pas les chercheurs d’or mais les taverniers et les prostitués. La Bolivie vit dans le présent.
Le soir, de retour à San Borja, la chance me sourit. Il reste une place pour l’avion du lendemain pour Trinidad ! Je n’aurais pas perdu mon temps...
Mercredi 13 novembre
Vol à 7h00 pour Trinidad. Dès mon arrivée à 8h30 dans la capitale du Beni, je me dirige en moto au bureau de l’agence Fremen. Le but de mon passage ici est de faire une excursion sur le Rio Mamore à bord de leur bateau Flotel Reina del Enin. Depuis le temps que j’en entends parler, on va bien voir !
Je suis chaleureusement reçu par Mara, l’épouse espagnole du patron. Elle a été prévenue de mon arrivée prochaine et m’invite sans plus attendre pour un séjour sur leur Flotel. Et le prochain départ est prévu dans... 20 minutes ! Ok, ok, c’est que j’ai pas de temps à perdre moi ! Incroyable ce pays, non ? tout se passe toujours bien, sans stress, il suffit de laisser faire les choses, en buvant son jus de maracuya. Juste le temps d’appeler Carola à La Paz. Ma petite fille Kea me manque terriblement et je meurs d’envie de la voir un petit peu gambader en Amazonie. Je dispose d’un Pass sur la compagnie Amazonas (en échange d’une pub dans le petit futé), autant qu’elles en profitent. Peut-être vont-elles venir me rejoindre demain sur le Mamore ! Mara s’occupera d’organiser leur acheminement sur le bateau depuis l’aéroport. Sympa, vraiment sympa ! Ils vont les avoir leurs supers commentaires dans mon guide...
Départ de l’agence Fremen à 10h30. On passe tout d’abord à l’aéroport chercher 4 touristes belges. L’occasion pour moi, aussi, de prendre le premier café de cette journée à 10000 à l´heure.
Mais ils sont tous tatoués ces belges ! Ces gens charmants reçoivent tous les ans des troupes de danse folklorique du monde entier. Les plus sympas, ils sont unanimes, ce sont les boliviens, et en deuxième place les polonais. Parait qu’ils aiment bien la bière belge. Alors ils ont décidé de visiter leur pays ! Bien agréables ces belges.
Le bateau Reina De Enin est une fantastique réussite. J’en suis même jaloux. J’adorerais posséder une embarcation similaire. Type début du siècle, en bois, ambiance empire british, sur 3 étages, et une dizaine de cabines tout confort, air conditionné et toilettes. Superbe. Et le Rio Mamore possède de beaux atouts. Paysages somptueux, faune abondante sur les berges. Ca ressemble à une croisière sur le Nil, un livre d’Agatha Christie dans les mains, mais un environnement amazonien au lieu des pyramides.
Nous ferons une courte excursion à pied près d’un village indien. Quelques perroquets et des moustiques particulièrement agressifs, nous ne verrons rien de plus. Je serais contraint de ne passer qu’une seule nuit à bord, car demain soir je devrais débarquer, l’équipage ne pouvant accéder à un port d’évacuation que le lendemain ou alors dans 4 jours. Les jours de croisière sont agrémentés d’excursions à pied, à cheval, en canoë dans des bras de rivière plus étroits, de parties de pêche au piranha. De quoi s’amuser quelques jours. Et les couchés de soleil sur le Mamore sont probablement les plus beaux d’Amazonie. Un rêve de gosse, une lune de miel !
Le soir, Mara qui est venu m’accompagner ces 2 jours me fait le plaisir de me montrer quelques diapositives, suite à une conversation à propos des vestiges Moxos. La culture Moxos est mystérieuse. Son peuple aurait vécu des siècles dans ces régions inondées. Le relief aurait été façonné par eux alors que l’idée reçue veut que l’Amazonie soit restée intacte, indemne de toute activité humaine jusqu’à récemment. Les diapositives montrent (vues du ciel) ces alignements de terres surélevées sur de dizaines de kms de distance et quelques dizaines de mètres de largeur, de tout évidence artificielles.
Mara a reçu une équipe d’ethnologues américains, qui les premiers, étudient cette civilisation. L’américain Erickson, un gars génial paraît-il, est venu passer des mois sur ces plaines inondées. Il a trouve une quantité importante de céramiques datant de l’époque Moxos. J’ai profité de mon passage sur le bateau pour lire un peu sur ses récents travaux à ce sujet. C’est passionnant. De retour à La Paz, j’en parlerai aux collegues.Ca pourrait être intéressant d’imaginer un circuit sur cette culture.
Jeudi 14 novembre
A 10 heures du matin, arrivée sur le Reina del Enin de Carola et de la princesse Kea. Content papa, papa super content ! Je suis l’homme le plus heureux du monde. Et ça va durer 3 jours. Carola est contente de retrouver la chaleur du Beni et idem pour Kea. Elle est a 200 %, toujours en activité, pire qu’un petit garçon. Du haut de ses 1an et 8 mois, elle affirme son caractère. Et comme c’est les vacances, elle peut dormir avec papa et maman. Dormir, c’est un peu ambitieux, elle trouve à chaque fois une parade pour retarder l’échéance.
Quelle journée pour elles : avion ce matin de La Paz andine à Trinidad la tropicale, taxi puis bateau à moteur le long du Rio Mamore, animaux sur les berges, balade en forêt, retrouvailles avec papa sur un grand bateau bizarre et peuplé de belges, et vers 17h, retour en bateau à moteur vers Trinidad et hôtel le soir dans une chaleur étouffante. C’est qu’elle en aura des choses à raconter à ses petits copains de la garderie.
Le soir, nous passons la nuit dans le charmant Bed & Breakfast (invités !) de "Na Esta". Tout est Ok sauf que la patronne veut absolument nous raconter sa vie, toute sa vie... c’est long...
Vendredi 15 novembre.
Changement d’hôtel, nous sommes invités cette fois par le "Mi Residencia". Cette fois, j’ai le malheur de dire au patron que les rumeurs disent qu’il chante ! Ou lala, il me ramène illico presto son CV et c’est reparti pur une longue conversation. Et son CV qui fait 10 pages, il me le lègue si jamais je veux écrire un article. Tu parles, je vais écrire aux Inrockuptibles. C’est que je veux passer du temps avec ma fille moi !
Samedi 16 novembre
Tour à la feria de Trinidad (plein de bétail à vendre et d’endroits pour manger), visite « pratique Petit Futé » des hôtels etc...de Trinidad. la vie est belle. La petite adore la moto.
Dimanche 17 novembre :
Je quitte Carola et Kea, de retour à La Paz. C’était bon ces quelques jours.
Vol vers Guayaramerin, frontière brésilienne. la limite "est" de la Bolivie. Loin, très loin de tout ce que je connais. Et c’est tant mieux. Nous survolons des hectares de ce qui ressemble parfaitement à ce que j’ai vu sur les diapositives de Mara, à propos des Moxos. Je survole les ruines de l’empire Moxos, pardi ! et mon appareil photo est coincé à l’arrière, sous tous ces colis....
Dommage ! C´est la deuxième fois que je rate de beaux clichés. En quittant le Flotel Reina de Enin, le petit bateau à moteur déambulait dans un affluent du Mamore, le Rio lbare : lumières de fin de journée parfaites, enfants qui jouent dans l’eau, et quelques embarcations d´un autre age, rafiot en bois de deux étages qui transportaient bois et passagers. Cette fois, mes batteries étaient à plat.
Les autres passagers de l’avion ne semblent pas prêter attention à ces formes qui rappellent également les plaques de Nazca, au Pérou. S’ils savaient les mystères enfouis ci-dessous. Des dizaines, des centaines de rectangles de terres surélevées, d’une dizaine de mètres de largeur et quelques centaines de longueur. Tout ça au milieu de nulle part. Aucune route, aucun trace, au milieu des marécages, aucune activité humaine. Nous survolons ensuite de gigantesques lacs multicolores : marron, bleu, blanc lacté. Serait-ce la laguna Esperanza ? La laguna Blanca ? Ces lieux aux noms sublimes déjà vus sur l’imposante carte bolivienne qui décore le salon du bureau Terra Andina à La Paz ? peut-être.
Guayaramerin me fait le même effet. Qui au bureau n’a pas rêvé tout seul en passant des heures à parcourir une vieille carte ? Des noms bizarres, des chaînes de montagnes inconnues, des régions entières à peine traversées par quelques hypothétiques routes.
Ce fut l’un de mes plaisirs secrets au début de l’aventure en Bolivie. Il me fallait reconnaître des régions à l’aide de cartes caduques, j’allais rapidement m’en rendre compte. Petit à petit, je traçais moi-même sur le papier des pistes non répertoriées ou corrigeait la courbe d´une route posée un peu trop vite.
Guayaramerin, de plus, possède un nom attrayant. Comme tant d’autres en Bolivie. Coroico, par exemple, ça sent les vacances, non ? On y imagine de suite des perroquets, des manguiers, des cascades tombées du ciel. Ou encore Rurrenabaque, nom que nos clients mettent des semaines à prononcer correctement. Et tous ces lieux au nom double sur l’Altiplano : Sica Sica, Cota Cota, Chiu Chiu, qui tienne leur origine dans le langage Quechua. Les Incas avaient l’habitude de nommer les noms de lieux de cette manière, en doublant le son.
L’aéroport de Guayaramerin, pourtant une ville d’importance pour cette région peu peuplée, n’a pas de piste d’atterrissage asphaltée. Comme dans les bleds du Beni, l’avion atterrit sur un très long terrain de foot.
Guayaramerin est une petite ville de 15000 habitants. Une rivière d’une centaine de mètres de largeur la sépare de Guaya-Mirin, la ville jumelle coté Brésil. 5 minutes de bateau pour se retrouver dans un autre monde, le vaste Brésil. Les gens ici, parlent aussi le portugais. La grande majorité des boliviens est au moins bilingue : l’espagnol puis le quechua ou l’aymara, ou le portugais et le guarani.
Les rues de la ville sont larges, il y a de la place c’est sur. C’est dimanche, et tout est fermé. Je propose à un moto-taxi de me faire l’habituel tour des popotes, hôtels et adresses utiles etc...Ma technique de repérage est maintenant rodée : lire les guides concurrents (Guide du routard, Lonely Planet et Rumbo, en espagnol) puis trouver un gars du coin pour compléter la fiche technique. Il sait toujours me dégoter quelques endroits du cru, un restaurant original, un bar à la mode ou l’hôtel fraîchement construit. En route, je prends des notes et je discute avec lui sur les habitudes du coin, de foot, du climat, en fin, de tout et de rien. Il en sort toujours des informations intéressantes, inédites.
D’emblée, mon chauffeur me parle des filles du coin et me propose de m’en ramener une à l’hôtel. Non merci mais ça donne une indication de l’ambiance de la ville. C’est bien la première fois que ça m’arrive en Bolivie. Serait-ce la proximité de l’Amazonie brésilienne ?
Je vais me faire plaisir : logement au San Carlos, le meilleur hôtel du patelin. Piscine, air conditionne, et très peu de clients. Au moins, mon radio taxi m’aura trouvé une excellente adresse pour me restaurer : le « coco », à l’écart du centre. Plats de viande et de poisson très copieux, service impeccable, jus de fruits. Ce sera ma cantine pendant mon séjour ici.
Lundi 18 novembre :
Déjà fait en introduction.
Mardi 19 novembre
Pas de chance cette fois. Le vol vers Santa Cruz part mercredi, le lendemain. J’ai donc une journée à passer ici. J’en profite pour compléter ma visite des lieux. Une petite agence de tourisme est tenue par une dame sympa, et plutôt très jolie comme la plupart des femmes ici. Quelle différence avec l’Altiplano et ses cholitas bien rondes ! Ici, c’est plutôt grands corps élancés, peau bronzée et vêtements légers.
Cette femme me parle d’un truc bien intéressant. Elle connaît le propriétaire d’un Flotel type Reina del Enin. Moins luxueux bien sur mais correct parait-il et qui marche. 100 $us la location journalière. Et si on la montait notre histoire de Guanay jusqu’ici, Cachuela Esperanza, sur les traces des rêveurs de l’Amazonie ? 10 jours de croisière sur un Flotel, c’est différent de la pirogue d’Eddyno… Et le prix est incroyablement alléchant. Je lui demande de nous envoyer le proprio à La Paz, ça peut nous intéresser sérieusement.
Sinon, je passe 10 heures dans le café Internet de la ville (le Seul) à pianoter ce journal de bord. Le tenancier n’a jamais vu ça, à Guayaramerin. Au final, il ne peut s¡empêcher de me demander ce que je fais. Il est étonné, il me dit :
“Comme ça, tu écris directement ce qui te sors de la tête ??!! clac clac clac clac (son du clavier), pendant des heures ? »
Il me prend pour un écrivain ! j’ai passé ces 10 heures à écrire ce journal de bord. Au final, c’est long et c’est un vrai travail. Si j’avais su, je ne sais pas si je me serais lancé dans ce projet. Mes doigts sont gonflés (la chaleur), dégoulinant de sueur malgré le ventilateur du local, mon tee-shirt trempé. Je n’ai pas vu passer les heures en réalité, à fond dans mon truc.
Je me rends compte que c’est un peu trop long, peut-être usant. On verra bien, et comme on a dit, ça nous servira comme une base de donnée. On va écrire un peu dans tous les sens et on verra le résultat une fois l’ensemble récolté. Affaire à suivre donc....
Et je n’ai pas encore corrigé les fautes ! Demain matin peut-être... l’avion est à 11h.
Mercredi 20 novembre.
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Nicolas, vais-je rater une fiesta mémorable à La Paz ?
Le matin, direction le café internet. Puis l’aéroport. Pas de chance non plus, le vol pour Santa Cruz est annulé, je devrais me contenter d’un vol vers Trinidad, une nuit d’attente puis un vol pour Santa Cruz le jeudi.
Je débarque à Trinidad vers 15h. La TAM pourrait avoir un peu d’air frais dans ses avions, c’était l’enfer et complètement plein. Rien de passionnant, je me dirige directement dans un cybercafé pour bosser, enfin, sur la mise à jour du Petit Futé.
Jeudi 21 novembre.
Je me loge chez Justa du Na Esta ( je suis le seul client, et l’employée m’a laissé les clés). J’ai pris une chambre avec ventilateur. A mon retour, tard le soir après de longues heures sur un PC, un petit mot m’attend. Ils m’ont changé de chambre et ont installé mes affaires dans leur plus belle chambre, air conditionné et tout le tralala. Sympa, non ?
C’est que je suis traité comme le président de la Bolivie ou bien ! presque gênant ! Mais bon, c’est plus pour ce que je représente (de bons commentaires dans le guide) que pour mes blagues je crois...
Le matin, et hop, un super petit-déjeuner m’attend. Je vais finir par ne plus partir alors ?
Et rien de passionnant, je passe la matinée sur un clavier. Reste encore Santa Cruz, les missions jésuites, Samaipata et Vallegrande. Et c’est bouclé !
Vendredi 22 novembre
Mon vol pour Santa Cruz est à 15 heures et je passe mon temps sur un clavier. Arrive à Santa Cruz, je trouve un hôtel correct. Et la soirée se passera devant un clavier. Ca y est, c’est bouclé, le Petit Futé est à jour !
Santa Cruz de la Sierra est devenue, en l’espace de 20 ans, le pôle du développement de la Bolivie. Exemple unique d’urbanisation en Amérique latine, elle est construite autour de sept anneaux concentriques (“anillos”) qui sont autant de boulevards intérieurs d’où s’articulent les quartiers autour du centre-ville, le “casco viejo”.
Santa Cruz est la porte d’entrée de l’autre Bolivie. Une Bolivie différente et complémentaire de celle des Andes et des vallées. Et il est vrai que les mœurs y sont quelque peu différentes. Les “Cambas” (habitants de Santa Cruz) sont ouverts, fêtards et d’un caractère gai et qui s’oppose à l’apparente dureté des “Kollas” (les habitants des Andes en général). Fondée en 1561 par le capitaine espagnol Nuflo Clavez, la ville de Santa Cruz a bougé deux fois avant de s’installer définitivement le long du Rio Piray. La cité comptait au début du 20ème siècle environ 20000 âmes.
Très vite, elle se transforma en une énorme ville (pour la Bolivie) avec le taux de croissance démographique le plus fort de toute les Amériques. Le miracle économique est à attribuer aux réserves de pétrole, à l’agriculture (soja, canne à sucre, riz, coton) et aussi au blanchiment des narcodollars. La ville est réputée pour la beauté de ses femmes. En réalité, tout le Béni et l’Oriente se disputent ce titre.
Je dois faire un choix, car le temps qu’il me reste ne me permettra pas de faire tout ce que je souhaitais, a savoir : le Pantanal, le parc Noel Kempff, la route du Che, les missions jésuites (que je connais déjà), Samaipata et le parc Amboro. J’opte pour ces derniers, Samaipata et Amboro, partie sud. Cette réserve naturelle de 637.000 hectares s’étage de 280 à 3200 mètres d’altitude. Elle regorge d’une flore et d’une faune abondantes et variées, avec entre autres 820 espèces d’oiseaux recensées, des mammifères tels que l’ours andin, le jaguar, le puma et diverses espèces de singes, pour certaines d’entre elles uniques au monde (et aussi 105 espèces de reptiles, 73 espèces de bactériens etc...). La Bolivie possède 13 écosystèmes différents (le Costa Rica et sa diversité par exemple n´en compte que 9). Le parc Amboro, à lui seul, en compte 7...
Samedi 23 novembre
Je pars pour tôt le matin pour Samaipata et le parc Amboro, situés à une centaine de kilomètre à l’ouest de Santa Cruz, à plus de 1650 mètres d’altitude. Un couple de Suisses-allemands fait le voyage avec moi. Le climat, ici, est idéal. Le site m’impressionne. Moi qui croyais connaître la Bolivie, je me rends compte que ce pays regorge encore de nombreuses régions que je ne connais pas. J’étais déjà venu, mais sous la pluie…
Au bout d’une 1h30 de voyage sur une belle route asphaltée, nous parvenons à la petite place de Samaipata, village déclaré Héritage Culturel de l´Humanité par l’UNESCO. Pas mal non ?
La forteresse fut tout d’abord prise par les Espagnols en 1618, qui gardèrent son nom quechua original, Sabay Pata ("repose dans les hauteurs"). Habité pendant longtemps par des indiens Chiriguaros, le petit village a conservé son aspect colonial.
A noter, pour l’histoire contemporaine, que le plaisant village fut aussi occupé, l’espace de quelques heures, par la troupe de guérilleros du Che. Ils y organisèrent un “cabildo”, un dialogue ouvert avec la population locale, pour leur expliquer leur présence en Bolivie.
Aujourd’hui, outre les attraits du parc national Amboro, Samaipata fait partie de la « route du Che » qui mène jusqu’à La Higuera et Vallegrande, ou il fut capturé puis assassiné.
Samaipata se trouve à l’orée de la “serranía de los volcanes” (la chaîne des volcans) et à quelques kilomètres du parc national Amboro que l’on aborde par son versant sud. Elle est le lieu de séjour préféré des Cambas pour le week-end, avec de bons restaurants, une churrasquería, des discothèques et même un karaoké.
Dès mon arrivée, je pars chercher Erik Prado, mon contact (il a ouvert son agence locale et nous travaillons avec lui). Dommage, il est parti en voyage.
Je trouve cependant un Argentin qui vient d’établir son agence dans le village. Drôle de nom pour un argentin : Mickael Blomberberg, un botaniste passionné et passionnant , plutôt débrouillard. En plus de son agence d’excursions dans le parc Amboro, il représente des propriétaires de villa dans les parages et empoche sa commission à chaque vente ou location. Car Samaipata est devenu le lieu de villégiatures des riches crucéniens. A voir la gueule des villas, on se doute bien que ces gens ne sont pas dans le besoin. Qui aurait cru voir tel luxe ici, à 100 kms de Santa Cruz, en Bolivie ? pas moi, c’est sur.
Le courant passe très vitre entre Mickael et moi. A tel point qu’il décide de modifier son programme. Il va me guider aux endroits les plus intéressants des alentours le lendemain. Je me charge de convaincre les deux Suisses de se joindre à nous, le circuit sera sympa et les coûts diminués.
Le soir, parrillada dans une superbe maison de location en compagnie d’un couple d’anglais qui fait le tour du monde. On se croirait vraiment en Suisse !!
Ce couple d’Argentins a du courage. Mickael a commencé comme garde-par cet guide dans le très connu parc national Noel Kempff. C’est l’occasion de prendre de précieuses informations sur ce site réputé, à la frontière brésilienne.
Ensuite, ils sont venus s’installer ici, attirés par l’énorme potentiel écotouristique et par la vie paisible de Samaipata. Ils souhaitaient vraiment lancer leur affaire avec leur 15000 $us d’économies placées dans une banque à Buenos Aires. En quelques mois, suite à la crise monétaire argentine, ils ont vu fondre leurs économies. Ils doivent repartir de zéro, à plus de 35 ans. Mais ils gardent le sourire et sont optimistes. Fatalistes sud-américains !
Je loge dans un petit cottage à l’écart du village chez une dame Allemande qui forme avec quelques autres la petite colonie teuton installée à Samaipata. Il faut leur attribuer le récent développement touristique (relatif tant il y a encore des choses à faire) de Samaipata, car ils ont su ajouter un réel charme à la beauté naturelle du site.
Dimanche 24 novembre.
Nous partons, les Suisses et moi transportés par Mickael, pour la forêt humide de Helachos Gigantes, forêt primaire qui ne survit que dans des conditions très caractéristiques. Le taux d’humidité exceptionnel a permis à des espèces très anciennes de subsister jusqu’à aujourd’hui (unicité partagée avec la Nouvelle Zélande. Le tout donne une forte impression de monde magique, parfait pour tourner la série "le seigneur des anneaux". Les oiseaux sont nombreux, on peut y voir également des singes. Il existe quelques sentiers qui traversent cet écosystème presque unique au monde).
L’après-midi, direction la forteresse inca de Samaipata (à 5 km du village), complexe archéologique le plus grand de l’Oriente. Le site ne m’avait jamais attiré. Sa réputation n’est pas encore bien établie et on pense d’abord à un site inca secondaire. Quelle erreur, car le site est de première importance et il y a plus à voir qu’à Tiwanaku, même si sa signification historique est effectivement relative par rapport au grand centre Tiwanakota en bordure du lac Titicaca.
De récentes fouilles ont pu mettre à jour d’importantes annexes au site principal, qui consiste en une énorme masse rocheuse. On retrouve comme dans les autres sites incas de nombreuses pierres taillées et des représentations du serpent, du puma etc… les annexes sont vastes (cultures en terrasse, ruines de constructions d’habitat, de temples secondaires).
Et les fouilles ont à peine commencé, faute de moyens. Que nous réserve la suite ?
Le site archéologique fut occupé par les Incas qui l’utilisaient comme le poste le plus avancé de leur empire, dont il marqua la frontière jusqu’à sa chute. Il représentait aussi le centre administratif chargé d’assurer l’ordre de l’Inca dans la région, mais sa principale fonction était de repousser les tentatives d’incursion fréquentes des indiens guaranis. Ce bastion inexpugnable présente entre autres la pierre taillée la plus grande du monde.
A vrai dire, personne ne connaît l’origine de ce site. Appartiendrait-il aux cultures de Moxos ? Difficile à dire. Ce site fut, en tous les cas, depuis l’époque pré-inca, un point de contact entre Amazonie, Andes et Chaco. Et il l’est toujours.
Mais tout comme le Machu Picchu, ce qui provoque l’admiration du site, c’est avant tout la beauté de l’ensemble et l’harmonie dégagée par les ruines et les splendides alentours. Des hauteurs des ruines, on admire dans toute sa splendeur la partie sud du parc Amboro, mélange étonnant d’environnement mi-andin et mi-tropical.
Le soir, je vais boire un verre dans un café local. Au bar, un francais me sert. Je n’en ai pas rencontré depuis mes chers Peyrols. Il est très sympa. Vraiment. On discute un peu. Il me raconte sa vie, peu banale. Sa fiancée bolivienne, qui est copropriétaire du restaurant avec son ex-mari, un allemand qui vit là aussi, est enceinte de lui. Ils sont fous amoureux. Et ils vivent tous ensemble, dans la bonne humeur : les deux enfants du couple séparé et les nouveaux couples.
Avant de partir à l’aventure, il travaillait comme régisseur en France. Je lui fait part de mes expériences de reportage, le monde est petit. Tellement petit que sa meilleure amie n’est autre que Stéphanie Coulaux, chargée de production à VMProductions, Paris, avec qui j’ai travaillé plusieurs fois. Elle négociait avec moi en argumentant style : « J’ai de la famille en Bolivie, je connais les prix etc… ». Sa famille, c’était son pote Laurent, en face de moi, une bière à la main !
Alors forcément, on discute un peu plus. Incroyable, il a bossé comme régisseur dans des films dans lesquels jouaient Robert de Niro ou Johnny Depp. Et j’en passe ! Il a approché toutes ses stars. Les anecdotes sont nombreuses. Je me régale toute la soirée.
Je garde son contact. Il devrait travailler avec Terra Andina en 2003, comme guide des environs de Santa Cruz ! Il colle parfaitement.
Lundi 25 novembre
Je pars avec les deux Suisses-allemands pour le village de Bermejo, à 10 km de Samaipata, porte d’entrée de la Serrania de volcans. Là, nous trouvons un muletier qui doit nous conduire après quelques heures de marche jusqu’au village de Los Volcanes.
Nous longeons une profonde vallée semi-tropicale. De chaque coté, d’immenses falaises de roche rouge ferment l’accès des autres directions.
Il fait beau, les nombreux passages à gué nous obligent à nous rafraîchir les pieds. Une randonnée parfaite. J’imagine ce que peuvent ressentir les touristes qui débarquent en Amérique du Sud. Malgré mes années à sillonner ce pays, je reste ébahi par la beauté des alentours.
Ce projet de Petit Futé tombe à pic : le nez dans le guidon, je n’ai que trop rarement eu le luxe d’explorer le pays comme je le fais en ce moment. Il y a encore tant de choses à faire ici ! Je n’ai visiblement pas encore fait le tour de ce pays extraordinaire. Combien de randonneurs viennent ici ? à peine 60 par an !!!
Et pourtant, cela ressemble fortement au plus bel endroit visité pendant ce mois de vadrouille dans la partie orientale de la Bolivie. Moi qui croyais boucler rapidement ce voyage par un dernier saut de puce “nécessaire” au parc Amboro, me voilà en train de penser à rester plus longtemps, ou à revenir très bientôt, voir encore à me renseigner pour un terrain dans le coin (en face des ruines d’El Fuerte, j’ai vu quelques hectares…). Le trek est magnifique.
Nous sommes reçus de manière très chaleureuse dans le hameau de Los Volcanes (8 familles y vivent). Quelques hamacs nous permettent de nous reposer un peu. Une dame nous sert un très copieux repas. Quel accueil ! Et ce, pour une somme dérisoire.
L’après-midi, nous partons pour une excursion plus à l’intérieur du parc. Un local souriant mais pas très bavard nous guide.
Le soir, allongés dans nos hamacs, je fais plus ample connaissance avec mes deux voyageurs Suisses-allemands. On s’est un peu pris le bec la veille. Il voulait prendre un bus local à 5 heures du matin pour économiser 1 euro chacun par rapport au service d’un taxi privé partant à 7 heures ! Je leur ai proposé de payer la différence (un brin provocateur) ce qu’ils ont refusé.
Douce soirée sous les étoiles bien amarrés dans nos hamacs, on se raconte nos vies mutuelles. En fait, ils ne sont pas ensemble, juste copains. Chacun, au fond, est le héros de sa propre vie et nous autres ne sommes que des personnages secondaires de la vie des autres. On parle philo et on devient copain ! Pourtant, le gars continue à me faire rire : le parfait look du Suisse-allemand : petit, gringalet, 25 ans environ qui a oublié d’être drôle, le pantalon retroussé en bas, chaussettes blanches montantes, nerveux, sec, carré, précis. La jeune fille qui l’accompagne est beaucoup plus douce. Hmmm il semble bien que notre petit Suisse soit très intéressé mais bon, elle ne semble pas partager cette pensée.
Mardi 26 novembre.
Je me réveille avec un genou double volume ! J’ai du me faire piquer par une araignée (un serpent diront les villageois !!). Je suis très enflé mais je n’ai pas trop mal. Je décide de partir tout de même pour El Mirador.
Une marche de quelques heures nous conduit jusqu’au plus point le plus haut du parc, meilleur endroit pour avoir une vue d’ensemble. Superbe. Au retour du village, pourtant, ma jambe a enflé davantage et je commence à avoir mal. Une charmante dame du village veille à mon rétablissement et me prépare gentiment une lotion à base de sel et de je ne sais quelle plante. Au bout de 15 minutes, je sens brûler ma peau. Discrètement, je nettoie ma jambe en prétendant aller mieux.
Le trajet retour vers Bermejo sera réellement douloureux. Ma jambe ne cesse de gonfler sous l’effet de l’effort sans doute. Arrivé à Bermejo, je n’ai qu’une hâte : rentrer à Santa Cruz et trouver une pharmacie. Et si c’était grave ?
Les Suisses repartent à Samaipata. Après une heure d’attente au bord de la route, je trouve une place dans un véhicule de passage.
A Santa Cruz, une pharmacienne me donne un antiallergique, des comprimés et une pommade. En deux jours, ma jambe aura retrouvé sa taille normale. Dommage, je faisais balèze !
Au cours de ce court séjour à Los Volcanes, impressionné par la qualité de l’accueil étant donné le peu de moyens des quelques familles qui vivent à Los Volcanes, je mûri ce projet de fondation Terra Andina : le tourisme écologique à Los Volcanes, seule solution pour préserver l’endroit et offrir une solution d’avenir à ces quelques villages, derniers habitants et réels garants d’une protection de ces réserves naturelles auxquelles s’intéresse les compagnies pétrolières et d’exploitation du bois.
(Deux semaines plus tard, projet approuvé par mes associés, on devrait dégager une part des bénéfices à de tel projet. Affaire à suivre.)
Mercredi 27 novembre :
Journée entière consacrée au guide pratique de Santa Cruz. Puis rédaction très tard le soir. Je veux absolument rentrer à La Paz avec ce projet Petit Futé bouclé car il ne me restera que peu de temps avant mon départ pour Lima, juste de quoi voir correctement la princesse, achever les annexes Petit Futé (publicité, cartes et photos) et consacrer du temps au séminaire de l’agence à Coroico.
Jeudi 28 novembre
Départ pour La Paz. Je suis parti plus longtemps que prévu mais je reviens la tête pleine d’images et d’idées. Et d’une conviction : l’avenir de Terra Andina Bolivie passera par une meilleure connaissance de l’ Amazonie ! La plupart de nos concurrents ont été aveuglés par le seul Altiplano. La Bolivie peut offrir bien plus que son Altiplano : des voyages des Andes aux plaines amazoniennes, à la rencontre de cette population si simple et si extraordinairement accueillante, et de quelques mystères.
La Bolivie est une fantastique mosaïque de culture et d’écosystèmes. Je pouvais dresser la liste des endroits que je connaissais. Maintenant, je peux dresser la liste des endroits que je ne connais pas encore.
On revient souvent de voyage satisfait, tout passionné de ce que l’on
vient de voir. Et après quelques semaines, on n’y pense plus sauf quand les amis vous demandent :
"Alors, comment c’était ?".
Mais rarement l’on est touché au cœur, rarement les images ne s’impriment à tout jamais dans notre mémoire. Pour cela, il faut qu’elles soient associées à une ambiance ou à une rencontre. Tout comme l’on associe une musique à un être aimé ou à une époque. Ce n’est pas tant la beauté du morceau que nous aimons mais ce à quoi il se réfère.
La Bolivie m’a touché au cœur. Pas comme un coup de foudre mais lentement, avec le temps.
Au début, je pensais que je vivais dans un pays magnifique mais je me rends compte aujourd’hui que même si mon attirance première ne fait aucun doute, je ne réalisais pas la vraie dimension du pays. La Bolivie n’est pas magnifique, elle est authentique, c’est différent. Les chutes d’Iguazu sont magnifiques par exemple, mais je suis persuadé qu’à son retour d’Argentine chez lui, le voyageur, certes, montrera en premier ses photos des impressionnantes chutes d’eau, mais c’est en racontant ses souvenirs de Patagonie ou de l’immense pampa qu’il prendra le plus plaisir. Des années plus tard, c’est à ces moments qu’il pensera.
Evoquer la Bolivie ne se limite jamais à un paysage. Je n’ai jamais entendu quelqu’un parler de ce pays sans y associer une odeur, une rencontre, une anecdote ou une aventure, des sensations de froid ou de chaud, ou d’immensité.
Aujourd’hui, en plein Altiplano ou en Amazonie, je me sens chez moi, en terrain connu et aimé. J’aime sentir l’intense soleil de la journée et son air sec, et les rudes nuits étoilées. Ou tout le contraire. La Bolivie est un pays de contrastes. C’est idiot, mais même la soupe du midi, servie n’importe comment et n’importe ou par une cholita affairée, fait aussi partie de ce que j’aime en Bolivie. Goûts simples pour gens simples. J’aime les petites places des villages, des « pueblitos » comme ils disent, les grosses bouilles des enfants, les fêtes de quartier ou tout le monde est costumé selon la tradition. J’aime ces grands espaces déserts ou de temps en temps apparaît un campesino à vélo.
Ce voyage m’aura permis comme de boucler ma boucle bolivienne. Sans doute le dernier grand voyage avant de partir ailleurs, au Brésil peut-être. Le monde est vaste, il faut aller voir ce qui s’y passe.
