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Premier circuit, premières galères, premiers amours ……
pour la Bolivie.

PAR ERIC QUILLEVERE, GUIDE POUR TERRA ANDINA BOLIVIE EN 2000

Le Salar d’Uyuni est un désert de sel perché a 3650 mètres d’altitude. Sa superficie, 12000 kms2, et sa régularité en font la surface plane la plus grande du monde. C’est un endroit hallucinant, unique, exceptionnel, où l’on perd toutes notions d’espace et de distances.
Le Salar d’Uyuni portait originellement (bien avant que la ville d’Uyuni n’existe) le nom du volcan qui le domine, le Tunupa. Au pied du Tunupa, en bordure du salar, se trouve le petit village de Jirira et une famille délicieuse qui vit dans un endroit charmant.
C’est devenu une de mes étapes préférées (et je crois que ça l’est pour la majorité des guides de Terra Andina) car Doña Lupe, Don Carlos et leurs enfants nous accueillent chaque fois avec autant de plaisir, et il est largement partagé. Les chambres sont disposées autour d’un patio intérieur, celui-ci, ornementé d’arbres et de plantes nous fournit une sensation de nature et de bien-être au milieu d’un altiplano si aride. Et puis il y a les enfants, un chat, des chiens, un puits, des poules, un ñandu et bientôt une vigogne. Bref c’est un endroit fort agréable et ce fut le théâtre de mes premiers « exploits ».
La première étape s’était relativement bien passée, quoi qu’un peu longue, car il s’agissait de rallier La Paz à Jirira par le nord. J’avais du avouer à mes premiers clients, un couple de New-Yorkais d’une soixantaine d’années, que je ne connaissais pas toutes les portions du circuit que nous allions réaliser ensemble (en fait j’avais seulement visité deux ou trois endroits en tant que routard quelques mois avant).
Ils n’étaient pas inquiets du tout, étaient venus pour l’aventure et ils allaient en avoir. Ma première découverte fut donc cette route qui bifurque après Huari et part vers le nord du salar au lieu de continuer sur Uyuni. Ce n’était en fait pas très difficile, il suffisait de suivre la piste principale ; mon seul problème était de savoir quand allions nous atteindre le village de Jirira et à quoi il ressemblait. A l’approche du volcan Tunupa je commençais à m’arrêter à chaque village où âme vivait pour me renseigner sur la route à suivre et savoir combien de temps il restait pour atteindre Jirira. Ce fut chose faite à la tombée de la nuit, et la première rencontre avec Doña Lupe et Don Carlos.
C’est le lendemain que les choses sérieuses ont commencé, il fallait à présent traverser ce fameux salar pour atteindre Uyuni, notre deuxième étape. Fabrice m’avait dit « tu verras c’est facile, il n’y a qu’à suivre les traces », c’était sans compter qu’après la saison des pluies les traces ne sont plus aussi nettes (nous étions au mois de mars). J’étais tout de même équipé d’un G.P.S qui me servait essentiellement à suivre un cap, je savais donc à peu près où j’allais. A peu près, car en déviant d’un ou deux degrés sur plusieurs dizaines de kilomètres on se retrouve vite éloigné de notre but. Je m’en rendis compte en voyant la « côte » s’approcher de plus en plus et il n’y avait pas l’air d’avoir de sortie dans ce coin-là ; il n’y a qu’une sortie praticable au niveau du village de Colchani.
Ce n’était pas très grave il fallait maintenant longer le bord du salar vers l’ouest jusqu’à trouver le terre-plein qui mène à la terre ferme. Nous étions malheureusement trop près du bord, c’est l’endroit où la couche de sel est plus fine et plus fragile (je rappelle que nous sommes juste à la fin de la saison des pluies), et seulement quelques minutes après avoir mis le cap à l’ouest … planté, et bien planté. 4 roues motrices ou pas, elles tournent toutes dans le vide, ou plutôt dans la glaise. Alors on sort la pelle et on commence à creuser, et on creuse un peu plus jusqu’à atteindre le dessous des roues, on n’y arrive jamais vraiment. De toutes façons nous ne sommes pour l’instant pas équipés en grilles de désensablement et à part les tapis de sol de la voiture et ma veste nous n’avons rien à mettre sous les roues. Quand on se plante dans le campo, il y a toujours des arbustes ou un peu de végétation mais dans le salar il n’y a RIEN.
Au bout de deux heures d’efforts il faut se rendre à l’évidence, on n’en sortira pas tout seul, il faut aller chercher de l’aide. Je ne savais pas ce qui m’attendait, je n’avais aucune idée de combien de temps j’allais devoir marcher et qui allait bien pouvoir nous sortir de là mais je leur ai juste dit « don’t move, I’ll be back before the night ». Il était 13 heures. Leur laissant le peu d’eau et les quelques galettes qu’il nous restait, j’entrepris de longer le bord du salar et d’atteindre Uyuni le plus tôt possible afin de pouvoir revenir les chercher avant la nuit. Sept heures plus tard, il faisait déjà nuit et j’atteignais seulement le premier hameau habité : trois maisons, deux vélos, une dizaine de personnes (enfants compris) et un camion, c’était ma chance.
J’ai exposé la situation au propriétaire du camion mais pour rien au monde il ne rentrerait sur le salar de nuit pour aller secourir un 4*4 qu’on aurait d’ailleurs beaucoup de mal à retrouver. A force de dissuasion, il est d’accord pour m’amener jusqu’à Uyuni moyennant une poignée de dollars, c’est tout de même à deux heures de route (pour une cinquantaine de kilomètres). Il est donc 23 heures, et évidemment beaucoup trop tard pour entreprendre quoi que ce soit, lorsque nous atteignons Uyuni, déjà endormie depuis longtemps. Je dormirai donc à l’hôtel cette nuit pendant que mes deux clients américains la passeront dans la voiture, je ne me sens pas très bien quand même.
A cette époque nous n’avons encore aucun contact dans cette ville éloignée de tout et pourtant très touristique pour la proximité du salar ; trois ans plus tard je connais pratiquement la moitié du village pour y être allé maintes fois mais surtout pour y avoir ouvert un bar (le premier digne de ce nom) en 2002.
La Loco, c’est son nom, est une idée et un projet de copains que j’ai concrétisé avec ma femme Yovi en allant vivre 8 mois à Uyuni, une expérience que je vous raconterais peut-être lors d’un prochain récit. En tout cas pour tous ceux qui s’aventureront un jour dans le sud-ouest bolivien, sachez que La Loco vous accueillera chaleureusement.
Bon revenons à nos moutons, ou plutôt à mes ennuis … il faut agir au plus vite. Dès l’aube je vais sonner à la porte de plusieurs agences (il y en a une trentaine à Uyuni) pour demander de l’assistance et trouver un 4*4 qui m’aidera à sortir le mien. Ils me disent que ce n’est pas la première fois qu’ils vont effectuer un sauvetage de la sorte, des véhicules sont déjà restés plantés en différents endroits du salar et des gens y ont même laissé leur peau… La bonne nouvelle c’est qu’ils savent comment sortir la voiture, la mauvaise c’est qu’il faut se dépêcher avant qu’il ne soit trop tard.
Alors en route, avec tout l’équipement nécessaire, il faut les retrouver au plus vite et ce n’est pas une mince affaire. Dans ce désert extrêmement plat on ne distingue rien avant d’être à quelques kilomètres de l’objectif, d’autant plus que notre véhicule est de couleur blanche. Debout sur le toit du 4*4 (plus on est en hauteur et plus loin porte le regard) on se dirige vers le cap que je leur ai indiqué et on scrute l’horizon qui se confond avec le ciel. Rien, toujours rien, que du blanc, ah… non c’est un mirage. Finalement à force de s’approcher on finit par repérer la Vaca (c’est le surnom de notre Toyota Land Cruiser).
On s’approche encore un peu plus, cette fois c’est sur c’est elle, ouf enfin quel soulagement. Quel soulagement, de courte durée, le 4*4 est vide, plus d’occupants à bord… noooooooon ! Une note sur le pare-brise, en anglais : « les clés sont dans le pot d’échappement, il est 10 heures, nous partons vers le volcan Tunupa, nous n’avons plus d’eau, nous espérons te revoir très bientôt ». Je leur avais bien dit de ne quitter le véhicule sous aucun prétexte mais je peux aussi comprendre qu’après 21 heures d’attente ils aient perdu patience ; l’espoir, ou le désespoir, a ses limites, non ? En tout cas ils ont eu la présence d’esprit de se diriger vers le seul repère visible même s’il est à 60 kilomètres de là, le volcan Tunupa.
Il ne faut à présent plus perdre une seule minute, chacune d’elle compte, à cette heure du jour le soleil tape fort et, sans eau, la réverbération sur le sel peut vous déshydrater en très peu de temps…brrrrr, je préfère ne pas y penser. On fonce en direction du volcan, heureusement qu’ils ne marchent que depuis une heure, on les rattrape en 5 minutes. Embrassades, pleurs, joie, soulagement, délivrance, ça restera le moment le plus fort de cette semaine passée ensemble. Ils sont à la limite de l’épuisement, la peau desséchée, ils ont besoin de repos au plus vite, une bonne douche, un bon repas, un bon lit… Cap sur Uyuni, pour la voiture on verra après, de toutes façons on a perdu un jour maintenant on a toute l’après-midi pour la sortir.
Sur la route du retour, ils se remettent doucement de leurs émotions, on échange quelques mots en espagnol (elle est d’origine vénézuélienne) avec nos sauveteurs locaux mais pour les détails on verra demain. Je les installe à l’hôtel, leur indique le plus proche restaurant et leur promet cette fois-ci d’être de retour avant la nuit, « see you tonight ». A nouveau une heure et demie dans l’autre sens et nous retrouvons la Vaca qui nous attend sagement assise sur ce désert blanc. La technique est simple quand on l’a pratiquée plusieurs fois et qu’on dispose du matériel nécessaire : un petit tronc comme bras de levier, une bouteille de gaz (vide) comme appui et des planches pour mettre sous les roues.
J’aurais d’ailleurs l’occasion de répéter l’opération lors d’un « plantage » dans le Rio Grande avec deux couples de profs (de maths), expérience nettement moins heureuse lorsque ça se passe avec des clients qui se plaignent de tout, comme par exemple de la taille de leur serviette de toilettes dans un hôtel… L’opération est la suivante : on place la bouteille de gaz couchée devant la roue et l’on insère le long bout de bois sous le moyeu en prenant appui sur la bouteille ; en exerçant le poids de 2 ou 3 hommes au bout du bras de levier, on arrive ainsi à décoller la roue de quelques centimètres et à y introduire une planche de bois. Une fois l’opération répétée pour chaque roue, le véhicule est normalement prêt à sortir. Nous avions bien un câble à accrocher à l’autre 4*4 mais pas assez long pour sortir de la zone sensible, il aurait donc été imprudent de le faire approcher un peu trop au risque de l’embourber lui aussi. Mais les 4 roues motrices et les 4000 cm3 du moteur ont suffi à l’arracher de son piège blanc, une centaine de mètres à fond de première et … retour au sec, c’était gagné !
A présent je m’en méfierai du salar, mais depuis ce jour il m’a toujours bien accueilli et c’est un toujours un plaisir d’y retourner.
Bien, tout le monde est sain et sauf, la Vaca n’a pas l’air d’avoir trop souffert, un bon lavage sera suffisant pour lui ôter sa corrosive croûte de sel et lui redonner une nouvelle jeunesse.

 

 

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