FR ES DE AL
Nos destinations
Infos Pays


Et si on crève encore, qu’est ce qui se passe ?

PAR NICOLAS BLANQUET, ALORS GÉRANT DE TERRA ANDINA BOLIVIE EN 2002

Nous sommes partis ce matin de La Paz pour un circuit en 4x4 à travers l’altiplano bolivien et chilien et je viens de changer la roue arrière droite percée net par un rivet de chemin de fer qui, à en juger par son apparence et son modèle, devait attendre notre passage depuis des décennies au milieu de cette piste.
Il est environ 19 heures, la nuit s’avance sûrement sur les paysages désertiques que nous traversons pour rejoindre la petite ville d’Uyuni, première étape d’un voyage qui devrait en compter 17 en compagnie de Nathalie, Philippe, Michel et Anne, clients de l’agence terra andina pour laquelle je travaille.
Cette première journée ne présente pas un intérêt majeur. Mais elle est obligatoire pour nous emmener aux portes de la région du Lipez, immense désert d’altitude qui propose quantité de sites grandioses. De La Paz à Uyuni, il faut compter généralement une dizaine d’heures d’asphalte, puis de piste défoncée à partir du village de Challapata. A vrai dire c’est là que les ennuis ont commencé quelques heures plus tôt : une fuite d’eau dans le radiateur nous oblige depuis à remettre 2 litres dans le moteur tous les 30 km.
Et puis il y a ce bruit suspect qui vient régulièrement de l’alternateur, comme s’il fonctionnait à mi temps. Enfin l’autoradio qui fait des siennes, mais ça n’empêche pas la voiture d’avancer.
Je prévois de résoudre ces légers soucis le lendemain matin avant de repartir. Et puis on avance et Uyuni n’est plus très loin maintenant. Mais nous venons de crever, le changement de roue nous a coûté une quinzaine de minutes, et je sens une pointe d’angoisse dans la question de Nathalie puisque c’était notre unique roue de secours. « Et si on crève encore, qu’est ce qui se passe ? ».
J’avais appris à mes dépens quelques mois plus tôt qu’en cas de difficulté avec un groupe de clients, il était absolument indispensable de ne pas laisser paraître la moindre trace de doute pour conserver un zeste de crédit.
Il y a objectivement très peu de risque de crever à nouveau aujourd’hui, c’est donc ce que je lui réponds sur un ton détendu, ajoutant que si par malchance cela se produisait, je suis outillé pour une réparation plus difficile qui consisterait à démonter la roue et à la rustiner.
Ma façon de formuler tout cela laissant entendre que je suis coutumier de ce genre de choses, en un mot un pro. Je m’avançais peut être un peu...
Une fois la piste reprise je sens assez rapidement un flottement dans la conduite de la voiture. Quelques minutes plus tard, je dois me rendre à l’évidence : la roue que je viens de remplacer est de nouveau à plat…
Mon assurance artificielle ne suffit pas à masquer ma surprise et mon inquiétude. La situation vient subitement de se corser. Je n’ai plus de roue de secours, et même si j’ai déjà assisté au démontage d’une roue, il faut bien avouer que je ne l’ai moi même jamais pratiqué, et encore moins dans des conditions aussi délicates puisqu’il fait à présent nuit noire sur l’altiplano.
J’estime grossièrement que nous sommes à une heure d’Uyuni. Mais immobilisés ici et dans l’impossibilité d’y remédier d’une quelconque façon, c’est une nuit de camping improvisée qui se profile pour notre équipage.
Comme souvent lorsque les situations semblent perdues, une solution providentielle apparaît. Elle est incarnée par les lumières faiblardes d’un véhicule qui percent soudainement la nuit à quelques kilomètres de notre vaisseau échoué.
Quelques minutes plus tard, c’est un camion que nous arrêtons lorsqu’il passe à notre niveau. Coup de chance, il se rend à Uyuni ! La cabine est déjà occupée par une famille de 4 personnes, mais j’insiste auprès du chauffeur à l’aide d’un billet pour qu’il emmène mes 4 touristes avec lui.
Là ils auront pour mission de trouver Dionicia, notre contact sur place, et de lui remettre un mot dans lequel je lui demande d’envoyer un véhiucle me secourir. Je vois le camion s’éloigner avec la certitude d’avoir réagi au mieux pour mes passagers, et avec le solide espoir qu’un 4x4 se pointera à ma rescousse bientôt.
Il est 20 heures 30, je m’installe sur le siège avant et entame à la lumière de la lampe frontale la lecture du bouquin que j’ai emporté sur ce tour.
Je calcule : dans environ 1 heure ils sont à Uyuni, le temps de trouver un chauffeur disponible, de l’envoyer, encore une heure pour me rejoindre : dans 3 heures au plus il sera là.
L’obscurité est à présent totale, la température a chuté brusquement. J’essaie de changer de position fréquemment pour éviter l’engourdissement. Quant au coup de la cigarette qui réchauffe, je profite de cet avatar pour confirmer que ça ne marche pas ! De toutes façons, il ne m’en reste bientôt plus, et je finis mon livre. Plus de 2 heures se sont écoulées et encore personne n’est venu rompre ma solitude.
Pour éviter de gamberger et me réchauffer, je sors la boîte à outils et m’improvise technicien chez mondial pneu.
La réparation d’une roue de 4x4 s’apparente dans son principe à celle d’une roue de vélo. Tout le monde l’a déjà fait une fois dans sa vie, mais un petit rappel ne fera pas de mal à ceux pour qui cela remonte loin.
1 / démonter la roue 2 / démonter le pneu 3 / extraire la chambre à air 4 / localiser la fuite 5 / coller une rustine 6 / remonter le tout 7 / regonfler la roue. Rien de très compliqué en somme, mais dans le cas présent il existe quelques variantes.
La roue du 4x4 fait facilement ses 35 kilos, le pneu se démonte à coups de pioche (et il faut bien viser, juste à la jointure du pneu et de la jante), il faut une baignoire taille XXL pour immerger la chambre à air de façon à faire apparaître les bulles permettant de repérer l’entaille, et enfin quelques 700 coups de pompe pour la regonfler. Je sue comme un bœuf, m’arcboute sur ma foutue roue, mais mes énergiques coups de pioche produisent autant d’effet que si je m’étais attaqué à un coffre fort avec une paille…
Seul bénéfice de mon entreprise nocturne, je me réchauffe. Je ne réparerai rien aujourd’hui sans aide, mais il faut que j’arrive à bouger d’ici car je commence à douter que l’on vienne me donner un coup de main cette nuit.
Il a pu arriver tant de choses qui ont entravé mon plan de sauvetage ... Le camion dans lequel mes clients ont poursuivi leur route est peut être tombé lui aussi en panne un peu plus loin. En supposant qu’il soit arrivé à bon port, ils n’ont peut être pas pu trouver un chauffeur disponible tout de suite. Si un véhicule est parti à ma rencontre, il est peut-être en train de me chercher à des kilomètres d’ici. Ou en panne lui aussi…
Beaucoup de « peut être », mais je sais par expérience que la Bolivie est ainsi faite que ce qui paraît simple ailleurs se révèle ici bien plus compliqué que ça. En d’autres mots, il vaut mieux ne pas être un maniaque de la planification sous peine de « péter les plombs » à répétition, rien ne se passant jamais comme on l’a prévu.
Alors forcément ce joyeux bordel me déroute et m’exaspère souvent, moi, l’adepte de l’organisation ultra pointue, mais on doit être attiré par ses contraires, sinon comment expliquer que j’y sois tant attaché et que je puisse tout lui pardonner ?
Je sais donc cela, et dans l’immédiat mon instinct me dicte de trouver une solution pour repartir.
Mon ingéniosité naturelle, que je ne considère pas comme mon talent le plus développé, me suggère de gonfler la roue à bloc pour repartir. Quand elle sera de nouveau à plat, une centaine de coups de pompe et ainsi de suite tant que ça tiendra, avec un peu de chance jusqu’à Uyuni.
Et voilà la vaca qui repart. La vaca, soit « la vache », c’est le surnom donné à la voiture par Fabrice lorsqu’il l’a achetée, deux ans plus tôt, aux débuts de l’agence. Parce qu’elle tient du ruminant sympathique cette bagnole. Elle ne ressemble pas à grand chose, cabossée, rafistolée de partout, pas pimpante pour un sous. Mais un moteur gros comme ça et une passeuse d’obstacles patentée. Malgré quelques défaillances tout ce qu’il y a de plus normal, elle ne lâche jamais, comme j’ai pu le constater 6 mois durant, lorsqu’elle me conduisait bravement aux 4 coins du pays sans l’ombre d’un ennui.
Si ce tour se poursuit comme il est en train de commencer, il va peut être falloir revoir ce surnom …

J’avais bien senti le coup de l’aternateur. Il donne à présent des signes évidents de défaillance, et la batterie, qui ne se recharge plus normalement, alimente très faiblement les phares.
Je progresse donc lentement car les lacets de la piste ne se révèlent plus qu’au tout dernier moment et, comme je n’ai plus d’eau, pour ménager le moteur et éviter la surchauffe.
Bizarrement, la roue tient très bien le coup, la fuite d’air ne devait pas être si importante.
Et j’encourage à haute voix la vaca, car nous faisons équipe dans cette galère. Allez ma vieille, allez petite vache, me lâche pas, encore un effort, jsuqu’à Uyuni au moins …
Voilà deux heures et demie que nous progressons cahin – caha, et des lumières apparaissent soudainement dans les phares. C’est le village de Colchani, Uyuni n’est plus qu’à une demi heure d’ici, je suis heureux comme un gosse.
Il est plus d’une heure du matin, et je doute que le 4x4 que je vois arriver en sens inverse soit en train de balader des touristes. C’est en effet Hugo, envoyé par Dionicia, qui vient à ma recherche, tout surpris de me voir si tôt, lui qui pensait sans doute devoir me chercher toute la nuit.
J’éteins le contact pour le saluer et lui expliquer tout ce qui vient de se passer. Au moment de repartir, la batterie ne donne plus rien… La caisse à outils renferme heureusement une paire de pinces crocodile, et nous arrivons enfin à Uyuni vers 2 heures de matin. Une douche bouillante et au lit.
Ce premier jour de circuit n’aura décidément pas été avare d’émotions. Mauvais augure ?
Voilà des semaines que Fabrice, qui m’envoie sur ce tour, ne cesse de me répéter, pour mieux souligner qu’il risque d’y avoir des imprévus « Nico, tu pars sur un tour de la mort là, tu le sais ? ».
Je ne pourrai au moins pas dire que je ne savais pas ! Le lendemain matin est consacré à la révision de la vaca. Eloy est un mécano hors pair. Aidé de Lorenzo, ils démontent l’arbre du ventilateur d’où provient la fuite d’eau. Le temps d’acheter la pièce à changer, et la voilà installée en un temps record.
Quant à la roue, on y a installé un pneu de 16 pouces alors qu’elle en fait 16, raison pour laquelle il s’était simplement dégonflé…
Rien n’est détecté sur l’alternateur. J’insiste un peu, en vain, il ne semble y avoir aucun problème de ce côté là.

 

 

Nos destinations : Argentine-Bolivie-Brésil-Mexique-Chili-Pérou-Panama-Costa Rica-Colombie-Trekking-Equateur-Antarctique-Terra Altiplano-   Copyright Terra Group 2012